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Beaucoup d'équipements essentiels, ici le poste de pilotage, sont fabriqués par des PME/ETI françaises
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03 octobre 2020

DES PME ET DES ETI DANS LE MONDE DE NEPTUNE

Le sous-marin nucléaire est reconnu comme étant l’objet le plus complexe conçu par l’homme : plus d’un million de composants intégrés dans un volume clos et dans un environnement très contraint voire hostile. Apanage de quelques nations et grands maîtres d’œuvre capables de concevoir ces engins hors normes, des PME et ETI parviennent cependant à contribuer durablement à cette aventure. Comment intégrer de nouveaux acteurs, c’est sans doute un des challenges de cette filière.


Le sous-marin est un monde d’exigence et de rigueur car à tout instant, même en temps de paix, le destin de l’équipage peut basculer. Par ailleurs, la durée de vie des sous-marins atteint de plus en plus en plus des âges canoniques de 30, 35 ans voire plus au cours desquels il faudra être en mesure d’assurer la maintenance des équipements embarqués, de gérer les inévitables obsolescences, d’intégrer les évolutions techniques et technologiques pour maintenir les performances militaires au niveau des menaces.

Être partie prenante d’un programme de sous-marin c’est donc non seulement être capable d’atteindre toutes les performances techniques spécifiées dont celle essentielle de la discrétion acoustique mais aussi de garantir une présence sur le long terme alors que le nombre de sous-marins produit chaque année reste de l’ordre de quelques unités au niveau mondial.

Par ailleurs, les innovations sont intégrées avec beaucoup de précautions et de manière très méthodique. Des programmes d’essais et de qualification à terre les plus représentatifs précèdent l’embarquement de tout nouveau produit. L’innovation, nécessaire pour garder la supériorité sur l’adversaire, reste conduite avec beaucoup de vigilance et représente tout autant une opportunité qu’un risque.

Des entreprises très spécialisées

En dépit de cet environnement qui pourrait paraître peu engageant, quelques sociétés ont pu se faire une spécialité pour leur présence à bord des sous-marins.

TechnicAtome en est certainement le plus parfait exemple. Alors que nous disposons en France d’une expertise mondialement reconnue dans le domaine électronucléaire civil, il a été nécessaire de consolider une filière spécifique pour le domaine naval. Toutes les études menées ces dernières années ont abouti à la conclusion que les domaines civil et naval étaient par trop éloignés et nécessitaient des expertises distinctes, même si des échanges sur le retour d’expérience sont régulièrement menés à travers des groupes ad’hoc. TechnicAtome est donc positionné sur ce créneau depuis le début des années 1970 et se prépare activement au programme SN3G et peut être, en fonction des décisions du gouvernement, au futur porteavions. Il est à souligner que des moyens de prototypage à terre ont depuis l’origine de l’aventure nucléaire navale française été mis en œuvre. Pour illustrer les challenges techniques et technologiques que la filière nucléaire a dû surmonter, ayez à l’esprit qu’un SNA type Rubis peut s’inscrire dans le volume de l’enceinte de confinement d’une centrale nucléaire de 1000 MW. De plus la chaufferie d’un sous-marin devra être capable de fonctionner sous des assiettes de plus de 40° et de supporter le choc généré par un grenadage sous-marin !

De la fertilisation croisée !

De son côté l’exemple de Jeumont Electric est tout aussi intéressant. Positionnée dans le domaine des machines électriques tournantes de moyenne puissance dès la fin du XIXe siècle, cette entreprise industrielle a su tirer bénéfice des apports techniques de chacun de ses marchés pour les consolider. Que ce soit le ferroviaire ou les éoliennes, chacun de ces marchés a permis à Jeumont de développer des briques technologiques intéressantes pour ses applications sur sous-marins. Aujourd’hui ses solutions de propulsion électrique principale à base de moteurs à aimant permanent sont par exemple utilisés à bord des sous-marins de la classe Scorpène. Il faut ici souligner que le développement de ces moteurs a bénéficié d’un soutien de la DGA (dispositif d’avance remboursable sur ventes à l’export) pour la réalisation d’un moteur à l’échelle un demi, permettant ainsi de grandement limiter les risques de cette solution innovante. Jeumont Electric a récemment été retenu pour équiper les futurs sous-marins de la classe Attack Australiens.

Le domaine de la discrétion acoustique a lui aussi pu bénéficier de recherches conduites dans le domaine civil. La société TECHLAM, spécialiste du développement de solutions antivibratoire à base d’élastomère, a ainsi pu développer une gamme de produits dédiée aux sous-marins : plots de suspension, flexible hydraulique permettent à nos sous-marins d’avoir une signature acoustique parmi les plus faibles au monde.

 

 

 

ECA Group a aussi une très longue histoire avec le monde du sous-marin. S’appuyant sur une expérience de plus de 50 années dans le développement d’équipements embarqués pour le domaine naval, ECA Group propose aujourd’hui des solutions à la pointe de la technologie pour la conversion d’énergie dédiée aux sous-marins. ECA Group est devenu le seul concepteur français de poste de pilotage. Ces équipements sont présents à bord des sous-marins français mais aussi des sous-marins de conception étrangère. Cette présence continue est le résultat d’efforts de R&D constants dans une grande mesure autofinancés.

Dans le domaine de la mise en œuvre des matériaux, CNIM a su tirer bénéfice de sa maîtrise des procédures de soudage sous faisceaux d’électrons pour développer les tubes lance missile qui équipent nos SNLE type Le Triomphant permettant l’atteinte de performances inatteignables par des procédés de soudage plus conventionnels.

 

Comment accueillir davantage de PME/ETI ?

Le monde des sous-marins reste un monde relativement à part qui nécessite des entreprises qui souhaitent en être partie prenante beaucoup d’abnégation et de détermination. Le temps entre le maquettage d’un premier concept et le retrait en service du dernier équipement livré est très important, plus de 50 ans se seront bien souvent écoulés... On peut donc aisément concevoir que ce contexte singulier puisse réfréner les velléités de nouveaux entrants. Le risque de l’entre soi est donc grand avec tous les freins que nous pouvons imaginer, à l’innovation par exemple. Il n’en demeure pas moins qu’il nous faudra innover pour les prochaines générations de sous-marin. Comment gérer le risque de l’intégration de ces innovations à bord ? Comment partager le risque du développement de ces innovations dans un monde où le contrat strict est devenu la règle d’airain ? Comment accompagner ces start-up, PME, ETI, dans la durée ? Le Ministère des Armées est conscient de ces enjeux. La création de l’Agence de l’Innovation de Défense (AID) en est une démonstration. Restera cependant la problématique des essais embarqués.

Un sous-marin expérimental serait-il si incongru ?

Je ne suis pas certain que le Gymnote et plus récemment le Dauphin éveillent beaucoup de souvenirs à nos jeunes ingénieurs. Et pourtant, en ces temps pas si éloignés que cela, moins de 50 ans, ces deux vénérables plateformes ont grandement contribué au développement de notre force sous-marine nucléaire moderne. Se doter à nouveau d’une telle plateforme expérimentale à propulsion conventionnelle permettrait de tester avec un risque contrôlé les innovations qui seront intégrées dans les programmes de modernisation des sous-marins en service ou dans les futurs programmes. Un sous-marin d’environ 3000t (le Dauphin jaugeait 2000t) conçu spécialement pour servir de plateforme expérimentale permettrait de concilier besoin d’innover, maîtrise du risque, développement de solutions gagnant/gagnant entre le monde des PME/ETI, le maître d’œuvre du sous-marin, la DGA et par-delà, la Marine Nationale.

 

    
Philippe Novelli, ICA
Mène une première partie de carrière au sein de différentes entités de Naval Group dont celui de responsable de l’entretien des SNA à Toulon. En 2002 il intègre Ar- maris pour diriger la maîtrise d’œuvre d’ensemble du programme de sous-ma- rins pour la Malaisie. En 2008, il rejoint ECA Group où il occupe actuellement les fonctions de Chief Commercial Officer du pôle Robotics
 

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