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01 mars 2020

Doctrines et circonstances

L’esprit français est naturellement porté à figer sous la forme de systèmes des réalités qui exigent au contraire adaptation et réactivité. Dans l’ordre militaire, le capitaine de Gaulle fut l’un des premiers à faire l’éloge du caractère et des circonstances contre la primauté de l’a priori et l’immobilisme procédurier. Une leçon qui trouve également à s’appliquer en matière d’équipement de défense ...

 

En couverture, le capitaine de Gaulle en 1915


En mars 1925, parut dans la Revue militaire française un article intitulé Doctrine des circonstances et doctrine a priori. La Revue militaire française, dans les années 20, c’est un peu notre Revue de la défense nationale actuelle. Les plus grandes plumes de l’armée française y écrivent, ce qui n’est pas peu dire car la Grande muette, victorieuse en 1918, est alors la référence absolue en matière de puissance militaire. Mais cette fois le propos détonne par sa fulgurance et sa hauteur de vue : « L‘esprit militaire français répugne à reconnaître à l’action de guerre le caractère essentiellement empirique qu’elle doit revêtir. Il s’efforce sans cesse de construire une doctrine qui lui permette, a priori, d’orienter tout au moins l’action et d’en concevoir la forme, sans tenir compte des circonstances qui devraient en être la base. Il tente perpétuellement de déduire la conception de constantes connues à l’avance, alors qu’il faut, pour chaque cas particulier, l’induire de faits contingents et variables. »

L’auteur de ces lignes audacieuses n’est qu’un simple capitaine récemment breveté de l’Ecole de guerre alors en stage au 4ème bureau de l’armée du Rhin, à Mayence. Il s’appelle Charles de Gaulle. Officier d’infanterie, blessé à Verdun en 1916, il a passé les deux dernières années de la guerre en captivité en Allemagne. Professeur d’histoire militaire à Saint-Cyr quelques années après son retour, il s’y est illustré par ses commentaires novateurs des grandes campagnes militaires du XIXème siècle, portés par un styleoratoire sans pareil. Quelle en est la teneur ? Aucune doctrine, aussi bien conçue soit-elle, ne tient devant l’acuité du coup d’œil, la rapidité de décision du chef et l’exploitation des circonstances, c’est-à-dire des possibilités offertes par le terrain et des erreurs commises par l’adver- saire. Napoléon triomphe parce qu’il court à l’ennemi et le défait avant que lui-même ait réussi à concen- trer ses propres forces. Les Prussiens écrasent l’Autriche en 1866 et la France en 1870 parce qu’ils ont repris à leur compte les principes napoléoniens et les ont diffusés à tous les échelons du commande- ment, autorisant ainsi les chefs des grandes unités sur le terrain à adapter les ordres reçus d’en haut aux réalités de la situation tactique, qu’ils sont les seuls à pouvoir apprécier.

Mais, ajoute de Gaulle, porté lui-même à un trop haut degré de dogmatisme, ce système finit par se retourner contre ses utilisateurs : ainsi le général von Kluck désobéit-il ouvertement au commandant suprême des armées allemandes de l’ouest en septembre 1914 car il pense plus judicieux de courir sus à l’armée française en pleine retraite, sans voir qu’il expose ainsi le flanc de son armée à une sévère contre-attaque. Ce qui lui vaut d’être battu sur la Marne. A l’inverse, Joffre eut la clairvoyance de comprendre la nécessité d’abandonner les plans préconçus après les premières dé- faites aux frontières. Et de Gaulle de conclure : « à la guerre, à part quelques principes essentiels, il n’y a pas de système universel, mais seulement des circonstances et des personnalités.

C’est peu dire que la doctrine officielle de l’état-major que le capitaine de Gaulle découvre en entrant à l’Ecole de guerre en juillet 1922 est aux antipodes d’une telle conception. Victorieuse mais exsangue, l’armée française n’a plus qu’une seule mission : préserver les territoires de l’est si chèrement reconquis en 1918. D’où une conception stratégique purement défensive, où prime la connaissance a priori du terrain et l’élaboration de la manœuvre comme une science exacte faite de « kilomètre-homme », de « kilomètre-canon » et de « kilomètre-obus ». La ligne Maginot n’est pas encore construite, mais déjà le haut-commandement a abandon- né toute idée d’offensive face à une Allemagne humiliée et revancharde. Autant d’éléments dont on se doute qu’ils provoquent chez de Gaulle un vif rejet, que son caractère abrupt le porte à exprimer ouvertement face à ses maîtres. Ses notes s’en ressentiront... Il sortira de l’Ecole de guerre flanqué d’une simple mention « assez bien », que le maréchal Pétain en personne, qui a apprécié l’article de la Revue militaire française, fera rehausser d’un cran à la grande fureur de la direction de l’Ecole. Séduit par son style et par ses idées, le maréchal appellera le capitaine à son état-major particulier en juillet 1925. Tremplin de carrière fulgurant pour celui qui plus tard allait voir ses théories mises en pratique... par l’ennemi, et son ancien mentor devenir le symbole de la collaboration avec l’Allemagne.

Cette charge contre l’esprit de système menée par le futur chef de la France libre n’a rien perdu de sa pertinence. Car ce que dénonçait le capitaine de Gaulle était en réalité l’intrusion dans l’ordre militaire d’une constante de l’esprit français consistant à se complaire dans la construction de systèmes abstraits. Un trait de caractère pouvant d’ailleurs aussi bien déboucher sur le raffinement artistique du classicisme du XVIIème siècle ou sur la solide tradition juridique nationale (« France » en chinois se traduit par « pays de la loi »), que sur le repli grégaire et la répugnance à toute forme de changement.

Qu’en est-il un siècle plus tard ?

Certes, dans l’ordre strictement militaire, les années 20 sont loin derrière nous. L’Europe vit en paix et la France n’est pas menacée directement par une autre puissance adverse. Les menaces, plus vola- tiles, ont changé de nature. L’opposition entre défensive et offensive s’est effacée au profit de logiques plus complexes où s’entremêlent maîtrise du terrain et stabilisation politique. L’opération Sentinelle mise à part, l’armée française est désormais une armée toute de projection ; or qui dit projection dit par définition adaptation au terrain, au climat, aux populations locales, aux coutumes, aux alliés, aux adversaires, bref, réinvention permanente des modes d’action.

« LA RÉTICENCE À TOUTE PRISE DE RISQUE ET LE SENS POLITIQUE PEU DÉVELOPPÉ... »

 

Mais ce n’est pas tout que le soldat sache s’adapter aux réalités du terrain. Encore faut-il, pour paraphraser une autre célèbre phrase gaullienne, que « l’intendance suive¹». L’intendance, c’est-à-dire tout ce qui relève du soutien, de l’équipement, et d’abord de l’armement. Or au hit-parade du formalisme, la DGA se défend fort bien. Le cabinet Eurogroup consulting, chargé d’évaluer les cadres de la DGA, a mis en évidence la réticence à toute prise de risque et le sens politique peu développé des officiers de l’armement. Soit très exactement les mêmes défauts que ceux relevés par le capitaine de Gaulle à l’encontre de sa propre institution en son temps... Ce tropisme procédural peut se défendre : les programmes de défense mettent en jeu des sommes d’argent considérables, portant sur des maté- riels complexes et sensibles, et dont les enjeux touchent directement à la souveraineté du pays. Est-ce pour autant une raison pour ensevelir toute souplesse sous la chape de plomb du « zéro risque » ? Ce n’est pas un hasard si le plan de transformation présenté par la Ministre des armées le 5 juillet 2018 demande explicitement à la DGA de faire preuve « d’audace, d’ambition, de fluidité et d’innovation. » L’émergence de l’Agence de l’innovation de défense, l’entrée en vigueur de la nouvelle procédure 1618 allégée, le développement des méthodes « Agile », sont autant de signes montrant que le ministère des armées lui-même a pris conscience de la nécessité d’inciter les agents de la DGA à s’abstraire un peu plus des rigidités dogmatiques.

Nos schémas d’acquisition de matériels de guerre sont structurés depuis trente ans autour de l’externalisation de la maîtrise d’œuvre au secteur privé, avec les contraintes économiques et contractuelles qui en découlent. Si demain une crise majeure venait à menacer directement les intérêts vitaux du pays, un tel schéma serait-il viable ? Sommes-nous seulement préparés à le remettre en question le cas échéant ? Après tout, les forces spéciales ont réussi à mettre en place des modes d’approvisionnement innovants permettant de satisfaire en boucle courte les besoins opérationnels. Pourquoi ? Parce qu’elles forment une petite entité au sein des armées, certes, parce qu’elles ne s’embarrassent guère de considérations liées au cycle de vie des matériels qu’elles acquièrent, certes aussi, mais également parce qu’elles sont en prise directe avec les circonstances, c’est-à-dire avec la réalité vécue par les forces sur le terrain. Les forces qui sont, ne l’oublions pas, le principal client de la DGA.

Il paraît que la souplesse et le mouvement sont dans l’air du temps. N’hésitons pas à en faire profiter directement nos méthodes d’ingénierie militaire, de façon à ne pas être pris au dépourvu en cas de « surprise stratégique ». Après tout, l’invitation à le faire vient d’en haut.

1 : Le principal intéressé s’est néanmoins toujours défendu de l’avoir prononcée...

 
Flavien Dupuis, IPA, en poste à la Cour des Comptes
Flavien Dupuis (X 2006, Supaéro 2011), après un premier poste au centre d’ana- lyse technico-opérationnelle de défense de la DGA, a travaillé à la Direction générale du Trésor au bureau en charge de la préparation des sommets financiers internationaux du G7 et du G20, puis au bureau en charge de l’assurance-crédit export des projets spatiaux et militaires.
 
 

 

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