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01 février 2017

LA MENACE CHIMIQUE ET BIOLOGIQUE SUR LES RÉSEAUX D’EAU POTABLE

Publié par Christophe Perrod et Franck Galland | N° 111 - Risques biologiques et chimiques

L’aquaterrorisme vise à la contamination de réservoirs d’eau potable par des agents chimiques ou biologiques, ainsi que de sabotages sur des points névralgiques. Mais qu’en est-il exactement et où le curseur de la menace se situe-t-il aujourd’hui précisément ?


N'en déplaise aux apprentis terroristes, qui recherchent toujours un caractère innovant à leur acte criminel afin de satisfaire leur besoin d’exister et de s’assurer un maximum de couverture médiatique, une atteinte à l’eau recèle bel et bien un caractère de déjà vu.

Des antécédents historiques
Sans vouloir trop se pencher sur l’Histoire (car les exemples y sont nombreux), celle-ci montre que l’eau et les ouvrages hydrauliques ont été très tôt des cibles privilégiées d’actions visant à les polluer ou à les détruire.
En 430 avant JC, dans la deuxième année de la guerre du Péloponnèse, Sparte fut ainsi accusée d’avoir intentionnellement pollué les réservoirs de la ville d’Athènes ; vraie raison ou simple cause d’accélération de l’épidémie de peste qui sévissait alors en ville.
Au temps des Croisades, en 1187, Saladin eut également raison des chevaliers chrétiens en polluant systématiquement les puits sur leur chemin et en détruisant les villages maronites qui auraient pu ravitailler les Croisés en eau.
Alors que nous commémorons son centenaire, lors de la Première Guerre Mondiale, bien loin des champs de bataille de Champagne et de l’Argonne, les troupes allemandes allaient, dans leur retraite, systématiquement polluer les réservoirs de la ville de Windhoek en Namibie, alors capitale de l’Empire colonial allemand en Afrique australe. D’autres cas ont été notables durant le second conflit mondial, tout comme lors des guerres dites de « libération » qui ont été, des années 50 jusqu’à la chute du mur de Berlin, le miroir des affrontements Est/Ouest.
Mais, ce sont des mouvements sectaires qui se sont en fait les plus intéressés à l’eau en tant que source de contamination, ce dans les années 70 et 80.
En 1970, les Weathermen, un collectif américain de la gauche radicale se procurait des agents biologiques et chimiques afin de contaminer l’eau potable de centres urbains américains en guise d’opposition à la guerre du Viêt-Nam. En 1972, deux membres du groupe extrémiste The Order of the Rising Sun étaient arrêtés en possession de 40 kg de culture typhoïde destinée à être déversée dans les réseaux d’eau de Chicago et de Saint-Louis. En 1973, en RFA, un biologiste affirmait de son côté vouloir contaminer l’eau potable du pays à l’aide du bacille du charbon et de la toxine botulique, s’il ne recevait pas l’équivalent de 8,5 millions de dollars. Chantage criminel ou déstabilisation orchestrée par les services de la Stasi de l’ex-RDA, la justice ouest-allemande n’a jamais su. Fait bien réel en revanche, en 1984, des membres de la secte Rajneesh versaient des salmonelles dans les réservoirs d’eau de la ville de Dalles en Oregon contaminant 750 habitants. Enfin, après l’utilisation de sarin dans le métro de Tokyo en 1994, les services de sécurité japonais ont montré que le plan de la secte Aum qui avait perpétré cette attaque chimique ayant occasionné douze morts et une cinquantaine de blessés graves, visait, en plan A, à contaminer les réseaux d’eau de Tokyo avec de la toxine botulique.


Le SERVO, nouveau centre de pilotage en temps réel du SEDIF également PC de crise

Enfin, depuis les années 90, c’est la violence politique extrême qui porte un intérêt à l’eau. En 1992, des membres du Parti des travailleurs Kurdes (PKK) déversent du cyanure de potassium dans des réservoirs alimentant une base aérienne d’Istanbul. En 2003, c’est un groupe extrémiste Afrikaner qui envisageait de polluer les réservoirs d’eau traitée alimentant Soweto, avec du tétranium, un pesticide surpuissant utilisé notamment pour désherber les voies de chemin de fer.
Si Daech et d’autres mouvances radicales islamistes s’en prenaient ainsi aux réseaux d’eau potable occidentaux, après l’avoir fait en Syrie sur de l’eau brute en polluant les sources avec des hydrocarbures visant à priver encore récemment la ville de Damas en eau, les djihadistes seraient sans doute fort déçus de s’apercevoir que l’idée n’est pas nouvelle et qu’elle ne vient absolument pas d’eux.


SEDIF - usine de Méry sur Oise - 340.000 m3/j - vue d’ensemble.

La prise en compte de la menace par l’opérateur
Pour les opérateurs d’eau la menace n’est également pas d’hier. D’abord, parce que l’opérateur a pour ADN le suivi sanitaire de la qualité d’eau, tant celle de l’eau brute, que celle de l’eau qu’il produit et distribue ensuite dans le réseau. Ensuite, parce que des obligations lui rappellent sans cesse ses devoirs. Grand pays en matière de règles et de règlements, la France n’a pas attendu les attentats qui ont endeuillé son sol en 2015 et 2016 pour penser la protection des infrastructures critiques, dont l’eau est l’une des composantes essentielles à la vie de ses citoyens et à l’économie de ses entreprises.

Suite au décret relatif à la sécurité des activités dites d’importance vitale du 23 février 2006, un certain nombre d’obligations sont nées pour les opérateurs en eau potable, qu’ils soient publics ou privés. Classés pour certains en tant qu’opérateurs d’infrastructures vitales (OIV), ils ont dû se conformer à une Directive Nationale de Sécurité applicable à leur secteur. Celle-ci a défini les mesures planifiées et graduées en matière de vigilance, de prévention, de protection et de réaction contre toute menace, notamment à caractère terroriste. Cette DNS a été récemment remodelée pour mieux prendre en compte une échelle nouvelle de risques. Si la précédente avait obligé les OIV à réfléchir et à rédiger des plans particuliers de protection par installations vitales, ceux-ci visaient principalement la protection des usines de production et des principaux réservoirs. La nouvelle DNS étend en particulier le principe de vulnérabilité à l’ensemble du réseau de distribution et multiplie le nombre de risques à prendre en compte, dont le scénario d’une pollution intentionnelle avec des agents pathogènes de la menace terroriste. Ce dispositif vient compléter les dispositions valables pour toute installation de production et unité de distribution d’eau desservant une population de plus de 10 000 habitants. Selon l’Art. R 1321-23 du Code de la Santé Publique datant de 2007, la personne responsable de la production et de la distribution d’eau (PRPDE, désignant le gestionnaire du réseau public) se doit en effet de réaliser régulièrement une étude caractérisant la vulnérabilité de ses installations de production et de distribution d’eau vis-à-vis des actes de malveillance et doit transmettre celle-ci au Préfet de son département, selon les modalités fixées par un arrêté des ministres chargés de l’intérieur et de la santé. Cette étude est à effectuer tous les 5 ans.
2007 est venu renforcer les devoirs d’anticipation et de réponse en cas de contamination intentionnelle d’origine chimique ou biologique. Il est ici question pour l’opérateur d’être en mesure d’alerter les autorités en cas de défaillance de façon à activer le plan ORSEC départemental, et plus particulièrement ses dispositions spécifiques « alimentation en eau potable ». Il revient également à l’opérateur, en régie ou en délégation de service public, d’élaborer un plan interne permettant une continuité de service à minima, tout en tentant de rétablir le plus rapidement possible une distribution de qualité.
C’est sans doute ici que le challenge d’une réponse efficace à une pollution-réseau se pose et que la marge de progression est la plus grande.


Nanofiltration à l’usine de Méry sur Oise

La réponse de l’opérateur en cas de pollution chimique ou bactériologique
Pouvoir répondre efficacement à une pollution-réseau induit une démarche d’anticipation. Celle-ci passe par une analyse rigoureuse de retours d’expérience, un état de la connaissance des moyens de dépollution-réseaux existants en fonction des agents pathogènes qui auront été introduits (intentionnellement ou accidentellement), ainsi qu’une planification des moyens de secours aux populations, et plus spécifiquement aux clients sensibles, qui se verraient ainsi privés d’eau courante.
En matière de pollution-réseau, les retours d’expérience ne sont fort heureusement pas si nombreux, mais ils s’avèrent tous très riches d’enseignements. En France, il est cependant à dénombrer environ une dizaine de crises sanitaires par an, même si celles-ci sont bien gérées d’un point de vue technique et médiatique, et passent donc relativement inaperçues.
Néanmoins, la crise rencontrée en septembre 2015 par l’agglomération de Laval a pu difficilement échapper aux écrans radar. L’exemple est à méditer, notamment sur les problématiques logistiques et matérielles qui se posent quand il est question de l’activation d’un secours aux populations et aux clients sensibles que sont les hôpitaux, les centres de dialyse, les maisons de retraite… Pendant 4 jours, 90 000 habitants ont en effet été privés d’eau potable à la suite d’un problème technique rencontré dans une usine de traitement. Pour une raison non élucidée, une fibre optique qui relie une station de pompage à l’usine de traitement d’eau, a été dans l’incapacité de transmettre une information quant à l’arrivée d’eau brute dans le réseau de l’agglomération, sans l’étape indispensable de traitement préalable, rendant ainsi l’eau distribuée impropre à la consommation.
Mais l’exemple le plus criant en terme d’ultime secours à plus de 10 000 habitants est celui qui a marqué les esprits en Finlande. A Nokia, collectivité bien connue pour ses téléphones portables, en novembre 2007, de l’eau potable a été mélangée par erreur à de l’eau usée suite à un problème sur le réseau d’une station d’épuration. 450 m3 d’eau usée ont ainsi été injectés par erreur dans le réseau AEP depuis une station d’épuration. Après les premières plaintes de consommateurs en raison du goût et de l’odeur de l’eau au robinet, une épidémie de gastro-entérite s’est déclenchée impliquant 8 451 cas, entrainant une consultation médicale pour plus de 1 000 personnes, dont 200 furent hospitalisées dans un état sérieux.
Durant toute la durée de la crise, qui a pris quatre mois avant un retour à la normale de la distribution, une stratégie d’ultime secours a été déployée en urgence. Rien n’avait en fait été planifié dans l’éventualité d’un tel scénario. 18 centres de distribution furent mis en place, ainsi qu’un circuit de livraison par camion-citerne chez les particuliers et pour les établissements de santé. Ce sont ainsi 700 000 litres d’eau en bouteille et 5 millions de litres d’eau traitée en containers qui furent distribués, avec des populations venant se ravitailler via des jericans, par moins quinze degrés, au coeur d’un hiver particulièrement rigoureux.
Le premier des enseignements de ces crises passées est, qu’à l’échelle d’un territoire comme celui desservi par le Syndicat de Eaux d’Île-de-France, ou d’une agglomération plus modeste, l’ultime secours ne s’improvise pas et doit être pensé et organisé avec les moyens nécessaires : rampes de distribution, citernes rigides, camions-citernes… comme le font assez bien les Britanniques qui ont su mutualiser leurs moyens d’urgence opérationnelle entre plusieurs opérateurs d’eau potable. Le scénario d’une contamination volontaire des réseaux avec des agents pathogènes de la menace rendra assurément encore plus compliquée la phase d’ultime secours aux populations, car au delà de la distribution d’eau consommable en vrac ou en bouteille, il faudra également déployer une communication de crise efficace et pertinente pour tenter de rassurer les abonnés et leur délivrer une information validée sur la nature des polluants incriminés. Car en période de crise, les pires ennemis que sont rumeur et désinformation ne manqueront pas d’apparaître en cas d’une atteinte chimique ou bactériologique du réseau de distribution. Pour mieux s’en convaincre, il n’est à voir l’impact qu’ont eu de fausses rumeurs, relayées par les réseaux sociaux, sur le caractère non-potable de l’eau, lors des inondations qui ont touché le Loiret fin mai/début juin 2016, pour s’apercevoir que l’opérateur d’eau est à ce jour encore peu outillé pour détecter ces informations malveillantes et y répondre efficacement par une communication 2.0.
Par ailleurs, en cas d’atteinte au réseau, il est utile « en temps de paix » de se poser les bonnes questions sur la manière dont il serait possible de nettoyer les conduites touchées, après les manoeuvres initiales d’isolement et de cloisonnement.
C’est dans ce domaine que la préparation de l’opérateur doit se parfaire pour savoir ce qui doit être entrepris après diagnostic initial. Ce diagnostic interviendra d’abord à partir des données qui remonteront du réseau grâce aux capteurs qui y sont installés. Un changement de paramètre (variations du chlore résiduel, des indicateurs de température, de turbidité…) traduit en effet une activité anormale de la qualité d’eau à laquelle il convient de répondre par un prélèvement destiné à une analyse circonstanciée en laboratoire. Une fois les résultats connus, si un agent pathogène de la menace terroriste est bien confirmé par un laboratoire de référence Biotox-Piratox de la zone de Défense, il s’agira d’expertiser la manière de dépolluer le réseau qui aura été au préalable isolé. La pollution rencontrée sera en effet à traiter selon la nature du polluant et l’entendue de sa contamination, que celle-ci soit à l’échelle d’une rue, d’un quartier ou d’une ville toute entière, si l’eau contaminée a eu le temps de se propager.
D’où la nécessité de préparer le plus en amont possible la réponse à ce type de scénarios en rédigeant un Plan d’Opération Interne destiné à répondre aux cas de pollutions intentionnelles sur le réseau. Ce POI a notamment pour objectif de penser les modes de réponse techniques en matière de dépollution du réseau (purge, chloration choc, condamnation pure et simple des conduites…) et la gestion des effluents contaminés, en fonction de l’agent pathogène qui aura été détecté, que celui-ci soit d’origine chimique (organique ou inorganique) ou bactériologique. Cette nécessaire préparation opérationnelle passe par une meilleure connaissance des agents possibles de la menace terroriste en fonction de leur létalité, de leur principe de dilution…
Elle se traduit également par la pratique d’exercices de crise qui visent à tester les moyens et les procédures de détection de polluants, ainsi que la gestion des interfaces entre opérateurs et services de l’Etat. C’est ce que le SEDIF a souhaité mettre en pratique avec son délégataire, Veolia Eau d’Ile-de-France, avant la tenue de COP 21. En partenariat avec les services de l’Etat, et en particulier avec le Détachement Central Interministériel (DCI) qui coordonne la réponse régalienne en matière de lutte contre les risques nucléaires, radiologiques, bactériologiques et chimiques, un exercice de grand ampleur s’est tenu en simulant une pollution du réseau visant la zone qui allait accueillir la conférence internationale sur le climat. Cette première en Ile-de-France, mais également sur le territoire national, allait être très riche d’enseignements pour pouvoir encore mieux répondre à ce type d’éventualité.

Franck GALLAND, Directeur de Environmental Emergency & Security Services, (ES)2 Christophe PERROD, Directeur général des services techniques du SEDIF
Franck Galland a été directeur de la sûreté de Suez Environnement et dirige (ES)2 cabinet d’ingénierie-conseil spécialisé en résilience urbaine qui conseille notamment le SEDIF sur les questions de sûreté et de gestion de crise. Spécialiste des questions sécuritaires liées aux ressources en eau, il est Chercheur associé au sein de la Fondation pour la Recherche Stratégique. Auteur d’une quarantaine d’articles sur la vulnérabilité des infrastructures critiques parus dans des revues de défense et de relations internationales, son dernier ouvrage, publié en mars 2014 chez CNRS Editions, est intitulé : « Le Grand Jeu. Chroniques géopolitiques de l’eau  ». F. Galland est par ailleurs Expert Eau auprès du Ministère de la Défense. Christophe Perrod (X-IPEF) a consacré sa carrière à l’eau potable et à l’assainissement, dont 5 ans directeur-adjoint de l’agence de l’eau Rhin-Meuse, 11 ans au sein du groupe Suez à différents postes opérationnels en France et en Argentine, et 7 ans entrepreneur (diagnostics structurels de grands réseaux d’assainissement). Il est également président de l’Association Scientifique et Technique pour l’Eau et l’Environnement.

 

Auteurs

Christophe Perrod
Franck Galland

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