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01 mars 2018

LES TRANSFORMATIONS DANS LA CONDUITE DES PROGRAMMES VUES DE L’AMONT

Les technologies évoluent de plus en plus vite sous l’impulsion, dans de nombreux domaines, du secteur civil. Cette situation nécessite, au sein du ministère des armées, de s’interroger sur l’impact qu’une telle évolution peut avoir sur le processus de conduite des programmes d’armement. Faut-il conserver notre méthode qui, sur les grands programmes d’armement, a démontré son efficience, ou devons-nous transformer notre approche pour tirer pleinement parti des évolutions de notre société ?


 Quelles conséquences la DGA doit-elle tirer de ces évolutions en termes de préparation de l’avenir et de conduite des phases amont des programmes ? Comment, en particulier, concilier le temps long des programmes d’armement avec celui beaucoup plus rapide des cycles d’innovation et d’évolution de la menace ?

En permettant un partage quasi instantané de données ainsi que leur traitement automatisé, les nouvelles technologies sont à l’origine d’une nouvelle façon de "faire la guerre". On parle de guerre info-centrée, d’opérations interarmées. On tend à évoluer de la notion de duel à celle de lutte entre systèmes interconnectés. Cette transformation, véritable multiplicateur de force, aboutira à déclasser les armées qui n’auront pas su prendre ce virage. Conserver la supériorité opérationnelle nécessite donc de concevoir dès maintenant le futur système de défense comme un tout à optimiser globalement, et non plus comme une simple juxtaposition de systèmes.

Les nouvelles technologies offrent de plus des capacités nous autorisant à disposer d’outils de modélisation dynamique permettant de conduire les analyses au niveau système de systèmes. Il est ainsi possible d’appréhender globalement des opérations interarmées, dès le stade de préparation des programmes, et de conduire alors, dans le cadre de scénarios opérationnels et avec un spectre de menaces crédibles, les allocations de performances sur les différents composantes du systèmes de systèmes avec un niveau de redondance piloté, garant de la résilience du système de défense.

Penser le système de défense le plus globalement possible dès les travaux de préparation de l’avenir, et piloter ainsi les phases amont des programmes, se concrétise dans la démarche "capacitaire étendu", que la DGA souhaite mettre en place en partenariat avec les armées.

Une première étape de cette démarche se décline d’ores et déjà dans la préparation des programmes. Elle se concrétise par l’identification de chaînes fonctionnelles liant les différentes composantes du système de défense concourant à la réalisation d’un effet militaire précis. Ainsi, la modélisation de ces chaînes conduit à appréhender globalement une partie du système de défense avec des scénarios concrets. Les programmes HIL1 et SLAMF2 ont été les premiers pour lesquels ce processus a été testé, permettant d’identifier la cohérence entre ambition opérationnelle et solutions techniques. la démarche a également été conduite sur un ensemble de programmes et de procédure interalliées. Ainsi, l’appui feu interarmées a été modélisé, ce qui a permis à la fois d’analyser les différences de concept d’emploi en fonction des milieux, mais surtout d’identifier les programmes concernés par cette fonction transverse avec les évolutions à leur apporter, aussi bien pour les programmes futurs que les programmes en cours.

Ces évolutions relèvent d’une seconde étape qui a pour ambition d’améliorer l’articulation entre préparation de l’avenir, stades amont des programmes et programmes en cours de réalisation, voire en utilisation, avec comme objectif de renforcer la cohérence dans le temps de notre système de défense.

Les nouveaux outils disponibles et en cours de déploiement, les nouveaux processus de préparation de l’avenir conjugués avec les nouveaux cycles de l’innovation nous interrogent sur nos processus de captation de l’innovation. Ils sont soumis à deux contraintes apparemment antagonistes. Le caractère foisonnant de l’innovation nous conduit inéluctablement à rechercher les plus pertinents parmi les acteurs de l’innovation (maîtres d’oeuvre, PME, start-up, laboratoires…), et à définir des méthodes agiles pour intégrer l’innovation tout au long de la vie des programmes. Dans le même temps, la nécessité de disposer d’un système de défense cohérent doit nous conduire à mieux structurer nos réflexions autour d’objectifs capacitaires et technologiques définis.

Deux démarches complémentaires (push et pull) doivent donc être menées dans un cadre à la fois souple et encadré. Nos feuilles de routes se doivent de structurer dans une démarche prescriptive (mode pull) nos objectifs de S&T, afin de disposer des technologies en cohérence avec nos enjeux capacitaires, en s’appuyant notamment sur les réflexions prospectives menées dans le cadre des schémas directeurs. En parallèle, il convient d’élargir les dispositifs qui permettent de capter l’innovation non programmée (push), pour tirer parti des évolutions technologiques issues du domaine civil.

« CONJUGUER DÉMARCHE STRUCTURÉE (« PULL ») ET OUVERTURE À L’INNOVATION NON PROGRAMMÉE (« PUSH ») »

Toutes ces évolutions nécessiteront d’adapter nos méthodes de spécification, d’acquisition et de qualification afin de prendre en compte les nouvelles technologies, leur cycle de développement et d’obsolescence, dans un fonctionnement de plus en plus intégré.

L’intégration de l’innovation dans notre système de défense complexe doit être parfaitement maîtrisée, car il ne peut être envisagé d’avoir des défaillances qui pourraient remettre en cause la performance de nos systèmes en opération. Cette maîtrise passe par une maîtrise d’oeuvre forte qui est actuellement assurée par nos grands maîtres d’oeuvre industriels.

La DGA a déjà su adapter ses méthodes en ayant recours à une démarche d’évolutions en standards, comme c’est le cas pour les programmes Rafale, Scorpion ou FTI par exemple. Cette logique d’évolution ainsi que la recherche de modularité, sont des gages de capacité d’anticipation et d’évolutivité. Elles doivent être intégrées très en amont dans la réflexion.

Un système couplant un détecteur de menace laser et l’envoi automatique de fumigène a été expérimenté dans le cadre du processus OER (Opération d’Expérimentation Réactive) de captation de l’innovation (en mode « push ») : l’objectif est de camoufler en dynamique les véhicules légers, à la fois dans les longueurs d’onde du visible et de l’infrarouge, par des fumées projetées de façon réactive dans l’axe de la menace détectée, en prenant en compte les paramètres d’environnement comme la vitesse et la direction du vent. Les expérimentations réalisées ont donné des résultats excellents. Il est prévu d’adapter ce système sur différents types de véhicules terrestres pour les en équiper.

En termes d’évolutivité de nos systèmes, trois niveaux peuvent être distingués :

- celui des porteurs, avec un rythme d’évolutions technologiques relativement lent (des dizaines d’année) ;

- celui des équipements numériques et des logiciels, qui évoluent sur un rythme plus rapide : on est alors face à des cycles inférieurs à 10 ans ;

- et enfin, celui de l’innovation d’usage, qui est permanent et  nécessite une boucle de retour vers la conception qu’il convient d’entretenir.

La DGA est un outil de souveraineté au service de l’Etat. Elle adapte en permanence ses compétences techniques, sa vision sur l’architecture du système de défense et ses méthodes de conduite de programme, pour prendre en compte les évolutions sociétales et technologiques. Ces évolutions couvrent les méthodes de préparation de l’avenir au travers de la démarche du capacitaire étendu, dans un dialogue permanent avec l’industrie et les forces armées.

[1] Hélicoptère Interarmées léger

[2] Système de Lutte Anti-Mine du Futur

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