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La présence militaire française dans l’Indopacifique (2019)
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01 mars 2020

La stratégie de Défense française pour l'Indopacifique

Le développement d’une stratégie de défense pour l’indopacifique constitue une nécessité politique pour la France qui possède, dans cet espace, des territoires(DROM-COM), des ZEE et des ressortissants, ainsi que des moyens militaires permanents. L’évolution du contexte stratégique, structuré notamment par la compétition sino-américaine, va désormais peser plus directement sur nos intérêts et nos positionnements.


Lors du dernier Shangri-La Dialogue 2019 à Singapour, la ministre des Armées a présenté la stratégie de défense française dans l’Indopacifique. Ce nouveau document repose sur une analyse des évolutions stratégiques qui traversent l’Indopacifique et définit les engagements français dans la région. L’espace Indopacifique englobe, pour la France, un ensemble géopolitique qui s’étend de Djibouti à la Polynésie française. Pour le ministère des armées, cet espace, où vivent 1,5 millions de Français, correspond à une réalité opérationnelle englobant cinq commandements interarmées (dont deux à l’étranger) et cinq zones maritimes. Les moyens d’actions militaires dont la France dispose lui confèrent une légitimité  et une capacité d’action auprès de ses partenaires régionaux. Comprenant à la fois plusieurs foyers de la croissance économique mondiale, les plus importantes routes maritimes commerciales, les 6 plus importants budgets de défense au monde et 7 États disposant d’armes nucléaires (voire 8 avec la Corée du Nord), la région devient le creuset des grandes rivalités stratégiques de notre siècle et reste soumise aux menaces transnationales (terrorisme et criminalité organisée) ainsi qu’aux risques naturels (catastrophes et dégradations du milieu naturel).

L’Indopacifique est le théâtre d’évolutions stratégiques d’ampleur, lesquelles ont des conséquences directes sur l’ensemble de nos territoires–métropole incluse–et de nos intérêts, ainsi que sur ceux de nos partenaires. La première est constituée par l’effet dimensionnant de la compétition stratégique sino-américaine (qui implique des conséquences en termes d’équilibres, de répercussions et d’effets de bords). La deuxième constitue le recul du multilatéralisme, résultant à la fois de la promotion de modèles politiques qui s’en réclament sans en appliquer les principes, d’un manque d’attractivité du modèle, d’une fragmentation des intérêts et la résurgence de conflits anciens. Enfin, la troisième grande évolution qui nous touche est la contraction de l’espace géostratégique qui entraîne une jonction des espaces de compétition (océan indien, mers de Chine, océan Pacifique) et une reconfiguration des moyens (et ambitions militaires) à l’échelle globale(action militaire chinoise en Afrique ; débordement de la compétition irano-saoudienne au littoral africain et dans l’océan indien).

Ces trois grandes dynamiques engendrent trois effets directs, qui se structurent en grandes tendances capacitaires : tout d’abord, l’on assiste à un durcissement des environnements militaires par un rehaussement (réarmement) des capacités des pays littoraux et des puissances régionales (capacités de lutte anti-navales et anti-sous-marines ; accroissement des capacités C4ISR et développement des missiles balistiques et de croisière). Ensuite, l’avènement d’une multipolarité nucléaire dans un contexte d’imprévisibilité stratégique (hétérogénéité des doctrines et des capacités) érode les garanties de sécurité (Corée du Sud, Japon, Taïwan) et relance l’importance de la lutte contre la prolifération (Corée du Nord, Iran). Enfin, le recours plus systématique à des moyens et des stratégies opérant sous le seuil du conflit permettent des effets d’intimidation, de contrainte et de coercition sans entraîner de réponse militaire légitime.

Ces évolutions majeures imposent aujourd’hui à la France de réaffirmer à la fois son autonomie stratégique, l’importance de ses alliances et la force de son engagement pour le multilatéralisme. L’action des forces françaises dans l’Indopacifique est structurée par l’importance croissante du maintien des cinq fonctions stratégiques d’anticipation, de connaissance, de prévention, de protection et d’intervention face aux menaces qui se recomposent ou émergent. Cette nécessité implique un réinvestissement dans les forces prépositionnées, la conservation de dispositifs souverains et de moyens permettant d’agir dans la profondeur stratégique. Les ambitions de la France se déclinent ainsi en quatre priorités : la défense de l’intégrité de notre souveraineté et la protection de nos ressortissants, territoires et zones économiques exclusives constitue le cœur de notre stratégie de défense et de sécurité nationale ; la contribution à la sécurité des espaces régionaux autours de nos DROM-COM par la promotion de coopérations militaires et de sécurité constitue un deuxième axe d’effort ; la préservation, avec nos partenaires, d’un accès libre et ouvert aux espaces communs et la sécurité des voies de communication maritimes constitue le troisième axe d’effort ; enfin, la participation au maintien de la stabilité stratégique par une action globale fondée sur le multilatéralisme, constitue un engagement pérenne.

Ces objectifs stratégiques font l’objet d’une déclinaison politique et opérationnelle soulignant nos priorités de coopération et nos lignes d’efforts dans l’ensemble de la région indopacifique. Afin de maintenir un environnement sécuritaire propice à ses activités économiques et politiques, tout en préservant son influence et sa liberté d’action, la France entend mener une action autonome et souveraine, à partir de ses territoires, tout en contribuant aux efforts multilatéraux de sécurité et en approfondissant ses coopérations, notamment avec ses partenaires majeurs dans la région.

    
Emmanuel Puig, adjoint au sous-directeur de la stratégie, DGRIS
Avant de rejoindre le ministère de la Défense en 2014, il pilotait notamment l’observatoire stratégique de la Chine pour la Délégation aux affaires stratégiques. Docteur en relation internationales diplômé de l’Institut d’études politiques de Bordeaux en 2007, il enseigne aujourd’hui à la Paris School of International Affairs (PSIA) de Sciences Po Paris 
 

 

Auteur

Emmanuel PUIG
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