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01 octobre 2017

VERS UN BÉNÉVOLAT LIQUIDE ?

Quand tout change avant qu’on ait eu le temps de s’adapter : je me propose ici de revenir sur le concept de « modernité liquide » de Zygmunt Bauman et d’analyser ce que devient le bénévolat dans une telle société.


Une société moderne liquide est « celle où les conditions dans lesquelles ses membres agissent changent en moins de temps qu’il n’en faut aux modes d’action pour se figer en habitudes et en routines ». La communication par exemple est liquide : les lycéens avaient à peine adapté leur vie sociale à l’instantanéité gratuite de Messenger que Facebook introduisait le mur et donc la communication non ciblée. La consommation aussi est liquide : après les supermarchés, auxquels les producteurs et les artisans n’ont pas f ni de s’adapter, vient Amazon, le distributeur global unique. Notre rapport à l’environnement, à la politique, à la famille, à l’économie, à la sexualité, au travail évolue, sans qu’émergent des habitudes, des routines, des mœurs. Dans cet environnement, le jeune n’est pas entraîné à s’approprier un environnement culturel fixe, comme le ferait le héros d’un roman d’apprentissage du dix-neuvième siècle. Il est au contraire poussé à s’adapter perpétuellement à une réalité changeante, à porter attention à l’atmosphère culturelle présente, à rester flexible et, si possible, à prévoir l’avenir. Dans ces conditions, son bénévolat – que l’on définit comme le fait de mener librement une action non salariée dont l’impact est positif pour autrui ou l’environnement – est-il le même que celui de ses aînés ? Dans une société liquide, les valeurs n’ont pas le temps de se figer en habitudes et en routines. Elles occupent l’espace intellectuel puis le perdent, s’inscrivent dans les schémas de décision des individus puis disparaissent. Par définition, elles dépendent de l’évaluation qu’on en fait, s’apprécient ou se déprécient. C’est à l’individu, en fonction de son contexte social, de définir lui-même en temps réel son système de valeurs (on prend le meilleur de la droite, le meilleur de la gauche ; on est pour l’écologie, mais aussi pour les agriculteurs, pour les libertés mais aussi pour la sécurité). Le bénévole fait ce choix avec une extrême prudence, puisque ce à quoi il accorde ou non de la valeur sera peut-être demain dévalorisé ou revalorisé après une nouvelle élection, un nouveau lancement de produit, une nouvelle découverte, un nouveau Fukushima ou un nouveau Aylan. Dans la construction de son système de valeur, le bénévole est comme l’investisseur : il questionne en permanence la légitimité et la pertinence des causes dont il se saisit. Le bénévolat est un choix. Il nécessite, outre d’engager du temps ou de l’argent, d’engager une opinion, une intelligence. On n’est pas bénévole parce que c’est bien, mais parce qu’on pense que c’est bien, parce qu’on décide que c’est bien. Le bénévolat est engagé et pleinement assumé.
Par ailleurs, dans la société liquide, l’identité est liquide : elle évolue plus vite qu’elle ne se fige en routines et en habitudes. Les différences héritées : géographiques, sociales, culturelles, nationales sont lissées. L’identité est autodéterminée par l’individu, par un choix de valeurs et par des actes : le jeune est végétarien ou non alors que son aîné mangeait ou non de la viande, il est solidaire ou non, alors que son aîné donnait ou non aux pauvres. Ce qui était de l’ordre de l’action devient de l’ordre de l’être. L’identité est réévaluée en permanence, selon l’évolution du marché des valeurs. Mélange d’appartenance culturelle et communautaire et de différenciation personnelle, elle est à trouver et à renouveler. Le bénévolat offre des réponses aisées : on y trouve des communautés fortes car partageant de mêmes valeurs. On y trouve en même temps une opportunité de se distinguer positivement. Les communautés de bénévoles sont plus faciles à assumer que des communautés moins liquides comme la famille ou le quartier : on peut en effet en changer quand on veut s’adapter. Le bénévolat liquide vient donc combler un besoin d’identité et de communauté propre à la société liquide.

« IL FAUT (…) DU SENS, UNE UTILITÉ, DU PLAISIR »

J’ai entendu un jour le responsable du bénévolat d’une grande organisation caritative expliquer : « pour faire venir les jeunes, il faut leur offrir trois choses : du sens, une utilité, et du plaisir » puis « la génération des années soixante trouve que les bénévoles d’aujourd’hui sont individualistes ». Mais il faut sortir du schéma selon lequel le bénévole a tout, et l’autre n’a rien. La vie liquide plonge les jeunes aisés dans une autre précarité : celle du sens. On ne compte plus les articles de presse portant sur « la génération en quête de sens » , ou sur « les étudiants des grandes écoles en quête d’une carrière qui a du sens » . Ce manque peut pousser les jeunes à venir chercher dans le bénévolat ce sens qu’ils ne trouveront pas ailleurs. France Bénévolat indique sur son site : « le bénévolat, ce n’est pas seulement se rendre utile pour les autres. C’est aussi vous enrichir humainement en vous impliquant, avec d'autres bénévoles, dans des actions qui ont du sens ». Les bénévoles sont prêts à offrir de l’argent, du temps, un soutien matériel. Et veulent, en échange, avoir une activité qui fait sens et recréer perpétuellement leur utilité. Dans la modernité liquide, le bénévole assume sa propre précarité et cherche une relation gagnant - gagnant.
En outre, au lieu de répondre au besoin qu’il aurait trouvé devant sa porte, le bénévole a à tout instant le choix de sa cause. De la même façon que l’épicerie du coin a été remplacée par l’hypermarché, le bénévole peut chercher une cause sur internet, l’évaluer, choisir celle qui a le meilleur rapport qualité/ prix ou valeur/engagement, et en changer plus tard : « j’ai envie d’être utile cette année, mais je ne sais pas trop comment ; je vais regarder… ». S’ensuit une grande ouverture, mais aussi une certaine volatilité de l’engagement bénévole. Les bénévoles sont difficiles à fidéliser. Une jeune responsable associative me disait récemment : « on a une génération prisonnière du où-je-veux-quand-je-veux, si bien que l’exigence du service est souvent mise de côté ». Le bénévole agit lorsqu’il en ressent le besoin, le bénévolat liquide est un bénévolat à la carte, plus à l’écoute, mais moins fidèle.

Par ailleurs, la bourse des valeurs étant soumise à de rapides évolutions, le bénévole veut pouvoir trier dans les corpus de valeurs qui lui sont proposés. Le socle idéologique, politique ou religieux des grandes organisations doit s’appauvrir, déconstruire sa part d’arbitraire et de complexité pour attirer les bénévoles. Sans cela, il pourrait n’être pas compatible avec chacun des systèmes de valeurs individuels. Les bénévoles refusent la compromission et sont attirés par les causes et les identités simples et entières. En particulier, les initiatives locales à taille humaine ont le vent en poupe : on se lance avec quelques amis, on agit, et on formalise après si besoin.
Je propose donc de caractériser le bénévolat liquide ainsi : engagé, identitaire, gagnant – gagnant, à l’écoute, à la carte, à taille humaine. Conséquence majeure : puisque le bénévole attend que son engagement soit gagnant – gagnant, son comportement se rapproche de celui de l’acteur économique de référence, qui est supposé agir rationnellement pour la maximisation de ses intérêts. Une convergence s’amorce entre le domaine économique et le domaine du bénévolat. Deux débouchés sont possibles : soit le bénévolat se dissoudra dans une sphère économique de plus en plus rude où les intérêts individuels se font concurrence. Soit il réintroduira la gratuité dans la vie économique en y affirmant la pertinence du don et l’importance du bien commun.


Extrait du rapport d’information du sénateur Bernard MURAT sur le bénévolat dans le secteur associatif, qui recensait déjà en 2005 des tendances fortes.
www.senat.fr/rap/r05-016/r05-0161.html#toc67 
« Souvent, [les jeunes] ne souhaitent pas s'engager sur de longues périodes, dans un cadre trop structuré. Ils sont souvent mal à l'aise dans des instances au caractère institutionnel marqué, comme les conseils d'administration.
Le résultat de différentes enquêtes le confirme.
Les motivations des jeunes sont très spécifiques et nécessitent des réponses ciblées. La volonté d'acquérir des connaissances en est une des caractéristiques, ref étant des objectifs très pragmatiques, liées à leur avenir professionnel.
Ceci se ressent dans le choix des secteurs associatifs prisés par les jeunes : ils s'engagent plus facilement dans des associations qui ont une finalité lisible, immédiate et appliquée, à l'instar de l'association « la route des jeunes », qui a pour objet d'agir sur la sécurité routière, ou les grandes associations instituées, comme la Croix-rouge ou les Restaurants du coeur.
A contrario, ATD-Quart monde, qui se définit comme un mouvement, ne mobilise que très peu de jeunes : son objet est une lutte générique contre la misère, qui passe d'abord par un cheminement de réflexions avant de pouvoir mener un ensemble de petites actions, et de porter les idées plus loin.
« Nous avons toujours eu une démarche très volontaire, indique Mme Bottalico, du Secours populaire (...). Les 95 instances dirigeantes (décentralisées) sont composées de 15 à 30 personnes chacune et au sein de ces comités, de manière volontaire, nous évoquons toujours des moins de trente ans »
Plus désireux de s'impliquer, les jeunes sont aussi plus volatiles. La durée moyenne d'engagement des jeunes se situe entre une et trois heures par semaine. Ils s'engagent en général pour trois mois : c'est-à-dire à l'horizon d'un trimestre (ou d'un « semestre » universitaire qui dure quatre mois). »

 


Augustin Girard, IA

Augustin Girard (l’Ecole Centrale Paris) a commencé sa carrière en 2014 à Snecma, groupe Safran. En 2016, il rentre par concours dans le corps des IA puis travaille à DGA Essais en vol, Cazaux. Il est affecté à l’armée de l’Air en 2017, en escadron.

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