Retour au numéro
Vue 8 fois
01 octobre 2017

DE LA MUSIQUE AVANT TOUTE CHOSE

La musique ne me sera jamais un simple divertissement ou une récréation. Si je continue à diffuser mon amour pour elle aussi largement que possible, par le truchement d’un violon, par des écrits et témoignages, par des échanges avec des compositeurs et interprètes à travers le monde, c’est en reconnaissance de la place centrale qu’elle aura joué dans mon existence : elle ne devint pas mon métier mais reste une puissante raison de vivre et de partager avec autrui.


Lorsqu’on me demande de décrire mon parcours, je réponds que je suis musicien et que le reste est une suite d’accidents. Ceux qui me connaissent savent décrypter le message. La vie ne m’a offert que des défis stimulants et pleins de sens, que j’ai abordés avec l’engagement le plus total. J’exhortai un jour mes étudiants à se rappeler la devise tzigane : « le voyage, ce n’est pas le bout du chemin, c’est le chemin ». S’il faut éviter les postes pour lesquels on ne peut donner le meilleur de soi-même, concevoir sa progression de manière déterministe n’est pas toujours l’idéal unique ; la manière dont on aborde un nouveau défi nous fait grandir autant que le choix de ce défi. Néanmoins, ma vocation première fut la musique et celleci reste le fil conducteur de mon existence.

Après le conservatoire de Clermont-Ferrand, je fus admis à onze ans au Conservatoire national supérieur de musique de Paris, ce qui me donna la chance d’étudier avec Gérard Poulet (violon), Bruno Pasquier et Jean Mouillère (musique de chambre) et de me produire à la salle Pleyel, au Théâtre des Champs-Elysées et dans divers festivals. En 1988, peu de temps avant mon retour vers des études scientifiques, eut lieu l’une de mes rencontres les plus déterminantes. La « voix » du violon de Yehudi Menuhin m’avait toujours touché plus que tout autre. C’est en lisant ses livres que mon père m’avait détourné de tenaces défauts, et voilà que je jouais devant lui pour devenir Lauréat de sa Fondation. L’aura qui entoure certains artistes prestigieux dépasse leur réel rayonnement. Menuhin, lui, transcendait même sa propre légende. Jamais je n’oublierai l’intensité de son regard lorsqu’il me dit ce qu’il pensait de mon jeu. Sa Fondation sélectionnait alors un petit nombre de solistes, chefs d’orchestre et ensembles, capables de se produire dans de grandes salles mais aussi doués d’une passion contagieuse pour porter de la musique là où elle restait absente : lieux isolés, hospices, prisons, sans autre salaire que des moments de communion privilégiés. Il est regrettable que la branche française ait trop tôt interrompu ses activités. Elle m’offrait le luxe de choisir librement mes programmes pour des auditoires venus uniquement pour la musique et le partage, loin de tout décorum mondain, et qui savaient en percevoir l’essentiel mieux que bien des connaisseurs.

Ce choix a toujours été essentiel à mes yeux. Certains grands interprètes se vouent à une poignée de chefs-d’œuvre. Je les comprends : approfondir de telles musiques est une joie constamment renouvelée. Quand je veux retrouver ma plénitude mentale et physique, rien ne remplace les œuvres pour violon seul de Bach. Cependant, j’ai très tôt pris conscience que le répertoire standard ignorait des pans entiers de l’Europe et du monde. Dans les studios d’écoute du Conservatoire, j’ai dévoré des centaines de disques oubliés depuis des décennies. Par la suite, j’ai contacté de multiples services culturels d’ambassades et unions de compositeurs. Je ne cherchais pas la rareté à tout prix mais ces œuvres profondément belles que le manque de curiosité de certains publics et programmateurs de concert avait négligées.

Des compositeurs tels que Balakauskas, Brkanović, Holmboe, Juzeliūnas, Kenins, Pettersson, Šerkšnytė, Škrejanc, Šulek ou Tubin me sont aujourd’hui aussi essentiels que d’autres bien plus connus. Cela ne serait pas arrivé sans la générosité de passeurs de musique à travers le monde et une grande partie de mon maigre temps libre est consacrée à transmettre à mon tour ce que ces rencontres et mes propres explorations m’ont donné à comprendre et à aimer. C’est un honneur de prêter vie, par mon violon, à quelques-unes de leurs partitions et les partager avec d’autres mélomanes ouverts. Je le fais parfois dans des concerts à vocation humanitaire comme ceux du groupe X-Musique dont les bénéf ces sont reversés à une association caritative. Le public est attaché à ses classiques et j’aime jouer Beethoven, Ravel ou R. Strauss mais j’y mêle désormais d’autres compositeurs, ici ignorés, qui me sont devenus chers.

De tels choix impliquent souvent de renoncer aux succès faciles. On croit que jouer des partitions inconnues est moins risqué, alors que les interprètes doivent s’engager corps et âme pour que l’attrait superficiel de la nouveauté s’efface devant la beauté et la force d’une musique, aussi peu familière soit-elle. Jouer une première fois une pièce qui ne se révèle pleinement qu’après maintes écoutes est parfois ingrat, toujours exaltant. Que l’œuvre soit célèbre ou inédite, on ne joue pas pour briller plus que son voisin. La compétition, mal peut-être nécessaire dans un monde musical aux enjeux financiers réels, devient dérisoire parmi les musiciens qui ne vivent pas de leur art. Une seule émulation est pertinente : se dépasser pour mieux servir la musique à laquelle on croit ; il n’est pas d’auditeur plus redoutable que le compositeur et soi-même.
Faute de tout pouvoir jouer, j’écris aussi depuis vingt ans dans divers forums sur les découvertes qui m’ont marqué et je conseille de nouvelles partitions à des amis concertistes et à des éditeurs de disques. C’est une autre forme de bénévolat, dont l’impact est variable mais qui est indispensable, et d’ailleurs cohérente avec la démarche du chercheur que j’ai été, du catalyseur d’innovation que je suis. Sans nier la compétence de certains critiques musicaux établis et influents, la diversité des moyens qu’ont aujourd’hui les musiciens et mélomanes pour éclairer leurs choix est salutaire.


Plusieurs compositeurs m’ont accordé une amitié précieuse.

Francis-Paul Demillac fut un créateur d’une sensibilité ardente, profondément française et colorée par l’Orient ; une blessure de guerre brisa sa carrière de soliste et il devint un grand pédagogue.

Talivaldis Kenins, fils d’un ministre letton, s’exila en 1944, à Paris où il remporta le Premier prix du Conservatoire, puis à Toronto ; il fut un symphoniste majeur et l’un des meilleurs compositeurs canadiens.

Tôn-Thât Tiêt, lui aussi formé à Paris, incarne la symbiose entre les instruments occidentaux, une écriture moderne et une pensée profondément enracinée dans les philosophies et les musiques anciennes d’Asie.

Osvaldas Balakauskas, figure de proue de la musique contemporaine lituanienne, l’une des plus originales d’Europe, est aussi un artiste dans la cité ; acteur de la lutte pour l’indépendance, il fut ambassadeur en France, en Espagne et au Portugal.

Suzanne Giraud, dont l’opéra Caravaggio remporta un grand succès avec Jaroussky dans le rôle-titre, est une artiste aussi attachante qu’exigeante, éprise de la « poésie de l’exactitude » ; j’ai joué ses Envoûtements pour violon seul lors d’un séminaire sur les compositrices françaises au Centre de Documentation de la Musique Contemporaine.


Même pendant les années où j’étais musicien à plein temps, j’aurai refusé de fixer mon « cachet », parce que je n’en avais pas un besoin urgent, et surtout pour ne pas quantifier ce qui n’avait pas de prix. M’éloigner d’une carrière musicale fut un sacrifice ; approfondir tout le répertoire dont je rêvais devint irréalisable ; mais paradoxalement, je peux ainsi consacrer mon rare temps musical à ce qui me tient vraiment à cœur, un luxe que certains professionnels m’envient. Et si la musique ne m’aura jamais fait vivre, tout ce que j’ai vécu d’important doit quelque chose à la musique, tout a nourri mon expérience humaine et musicale, ma passion de comprendre et de partager à mon tour, d’ouvrir de nouveaux horizons à ceux qui en acceptent l’augure.


Thanh-Tâm Lê, ICA Directeur général, Climate-KIC SAS

Thanh-Tâm Lê (X91, docteur en mathématiques) a été enseignant-chercheur et directeur de l’enseignement à Supaéro, puis directeur des masters à l’Ecole Polytechnique avant d’en créer et diriger la Graduate School. Il est actuellement directeur France et Méditerranée de Climate-KIC, le principal PPP européen pour l’innovation face au changement climatique.

Auteur

Articles liés par des tags

Commentaires

Commentaires

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire. Connectez-vous.