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01 octobre 2017

PASSEURS DE FRATERNITÉ : DE L’EXCLUSION À L’INSERTION

Les actions de bénévolat vers les exclus sont progressivement passées ces dernières années du « distributif » à « l’accompagnement », à la fois nécessaire pour s’orienter dans un certain maquis administratif, et reconstruire un chemin d’estime de soi. Pour les bénévoles, cela passe par l’abandon de certains préjugés, notamment ceux du « contrat » pour aller vers une « alliance » avec les personnes démunies.


Un monde à découvrir
La délégation parisienne du Secours Catholique, c’est près de 20 000 situations de pauvretés rencontrées tous les ans par quelques 1 200 bénévoles animés par 35 salariés. A mon arrivée à la présidence, j’ignorais presque tout de ce monde de l’exclusion, de la très grande pauvreté, de l’immigration, des sans-papiers, des sans-travail, des sans-domicile, des sans-voix. J’y ai été heureusement guidé dans mes premiers pas par la vice-présidente de la délégation, qui avait un vrai charisme de la rencontre, de l’accueil des personnes les plus abîmées, tout en allant au-devant d’elles, avec une grande écoute, toujours le mot juste à dire à chacune et un sens de la réciprocité exceptionnel. Elle m’a permis de gagner beaucoup de temps pour perdre moult préjugés.
Aller à la rencontre des grands exclus, des plus cassés par la vie, gens de la rue ou migrants, n’a rien de facile et peut même être parfois source de répugnance tant certaines personnes peuvent être abîmées. « Être près de ceux qui sont loin de tout » : c’est le slogan de l’association mais c’est aussi un chemin de combat avec soi-même, une déconstruction de stéréotypes, un changement de regard, avec au f nal la découverte d’un peu plus de liberté et donc de bonheur, celui de voir l’autre « se relever » !

Des manières de procéder…
Il y a plusieurs façons d’être solidaire.
Historiquement la première, c’est le don. Donner de l’argent ou du temps, donner de la nourriture, des vêtements, ce qu’on appelle le distributif, est un acte solidaire, signe d’attention aux autres et il faut le valoriser. S’il y a une relation entre le donneur et le receveur, il n’y a pas souvent « rencontre » et elle est par nature asymétrique, ce qui est, le temps passant, source de frustrations. On aura donc envie d’aller un peu plus loin !
Aujourd’hui, le temps est plus à « l’accompagnement » qu’au « distributif ». Il s’agit de rendre les personnes actrices de leur développement et de leur insertion. Faire « avec » les personnes en précarité au lieu de faire « pour » elles, voilà ce qui caractérise cette deuxième manière de procéder qui est plus exigeante en temps et en compétences, mais plus gratifiante aussi. C’est une vraie source de bonheur et de joie pour l’accompagné(e) comme pour l’accompagnant bénévole qui parle alors plus de fécondité que d’efficacité.
Durant des quinze dernières années, le champ du social s’est fortement structuré et professionnalisé autour de ce concept. Si cela apporte plus d’efficacité, il en résulte par contre une normalisation des procédures d’accès, une standardisation des traitements, et une grande sectorisation de ceux-ci, autant dire un véritable labyrinthe pour les usagers (!), comme l’administration les dénomment ! Qui s’y retrouve encore pour accéder aux droits, pour postuler à un logement, pour se retrouver un emploi, pour toucher une prestation sociale ou prendre un rendez-vous médical, pour refaire ses papiers, pour faire reconnaître une situation familiale, pour se faire respecter d’un banquier, pour s’orienter dans un système dont on ne possède pas la clé ? Jamais on a eu tant besoin d’accompagnement ! Un accompagnement « global », un véritable investissement des bénévoles, complémentaire des travailleurs sociaux. Ces derniers aiment à parler d’un « contrat » passé avec les personnes conditionnant l'accompagnement par des pointages, tout au long des démarches proposées, non sans rappeler certain refrain politique : « ne faut-il pas conditionner les aides ». C’est méconnaître profondément les publics concernés, insuffisamment autonomes au départ pour assumer leur chemin d’insertion sans soutien. Que les taux de non-recours aux prestations dépassent souvent 30 % en sont une preuve flagrante ! Certes, on ne meurt plus de faim ni de froid à Paris, mais on meurt encore beaucoup de solitude ou d’exclusion. C’est en constatant cette « inhumanité » qu’un certain nombre d’associations, le plus souvent confessionnelles, proposent d’aller plus loin encore : non seulement accompagner les gens mais plus encore « s’associer avec eux » : partager un moment, une journée, quelques jours, quelques années pour préparer, monter ensemble un projet d’insertion, par exemple une colocation, le vivre dans la durée en équipe, accepter ses différences, s’ouvrir aux autres pour partager la joie de ce qui a été vécu, pleurer les échecs, remercier des réussites, se sentir devenir une famille, bâtir une communauté qui célèbre… Autant de jalons !
S’associer, c’est donc un engagement ! Pour cheminer et se (re) construire, la générosité et le grand cœur ne suffisent pas. Il faut du temps et donc de la patience. Il faut de l’écoute et donc du silence. Il faut retrouver l’estime de soi et la confiance. Bref, un long, parfois très long chemin d’insertion. S’engager dans ces conditions, sans vraiment savoir combien de temps cela va prendre, sans savoir où cela va nous mener, sans contrepartie, en un mot se risquer avec l’autre gratuitement et sans condition, semble ne pas aller dans le sens de l’histoire dans une société où une immense majorité des relations sont traitées par contrat : un service, une fourniture, une durée, un financement (et un risque mesuré disait-on à la DGA) ! Cet engagement, on pourrait le qualifier de relation « d’alliance » par opposition à une relation de « contrat ». Il se bâtit sur deux piliers : la confiance et la gratuité. Le troisième qui, comme pour les pieds du tabouret, assure la stabilité, c’est l’absence de jugement, ou le pardon, la miséricorde dirait l’Eglise.

Deux exemples : création et refondation
Passer du distributif à l’accompagnement, voire à l’association avec ces personnes fragiles, démunies, posaient de nombreuses questions à la délégation de Paris, dans la même structure depuis plus de dix ans, et une culture des bénévoles très ancrées dans le service rendu plus que dans l’accompagnement. Mon prédécesseur avait dû décider de la fermeture des « vestiaires » à cause de risques avérés de trafic de vêtements, un inconvénient du distributif. Que faire alors des stocks ?

« ACCUEILLANTS ET ACCUEILLIS, SANS QU’ON SACHE TOUJOURS QUI EST QUI »

Comment motiver des bénévoles très compétents mais frustrés ? Le bureau a alors décidé de se lancer dans l’insertion solidaire : non plus distribuer des vêtements mais créer des emplois en les triant et en les revendant. Après trois bonnes années de maturation du projet, un chantier d’insertion est créé. L’année suivante, compte tenu de son succès, il devient entreprise d’insertion, puis, la niche se révélant fructueuse (vente de dégriffés et occasions haut de gamme), une seconde boutique est ouverte. Cinq ans après, c’est plus de 130 parcours d’insertion créés avec plus de 70 % de sorties positives. Au total une belle expérience « d’externalisation » qui a remotivé une équipe déconcertée ! Plus important, l’organisation de la délégation était de moins en moins adaptée aux nouvelles manières de fonctionner du monde solidaire. Le bureau a donc décidé une refonte profonde de la délégation avec deux conditions sine qua none : la continuité du service pendant les travaux et la participation des personnes accueillies. Assurer le management directif que réclame habituellement la transformation d’une structure, en ménageant une dimension participative pour ne pas en exclure ceux qui le sont déjà tellement par ailleurs, tel était le challenge ! Le paramètre d’ajustement fut le temps. Nous avions cru prévoir large en se fixant un objectif de 18 mois, cela a pris le double : trois ans ! Mais le jeu en valait la chandelle. En remplacement des territoires existants, les équipes ont fait naître un nouveau concept de « Maisons » dans lesquelles accueillants et accueillis aiment tant vivre et se retrouver aujourd’hui. C’est bien là, dans ces relations accueillis/accueillants/accueillis sans qu’on sache toujours qui est qui, qu’une Espérance se nourrit, dans la convivialité, la chaleur… et la fraternité. C’est là qu’est née la devise de la délégation : « devenir passeurs de fraternité ».
Je conclurai ce témoignage par trois remarques.
Jamais, je n’aurais pu me lancer dans cette aventure sans bagage. L’expérience et les compétences acquises à la DGA, en management RH, et particulièrement en conduite du changement avec J.Y. Helmer en 1996/97, ont été déterminantes et j’en sais gré à la DGA.
Durant ces années, il y a aussi eu bien des échecs, des loupés, qui à défaut de s’oublier, s’effacent devant autant de rencontres, de regards croisés, de paroles échangées… et surtout de sourires retrouvés.
En 2008, j’avais accepté cet engagement parce que j’avais le ce sentiment intérieur qu’il se jouait dans la fraternité avec les plus fragiles, les plus démunis, quelque chose de vital tant pour l’avenir de notre société, que pour le développement humain et spirituel de chacun, dont moi-même bien sûr. Presque dix ans après, c’est pour moi un vrai chemin de croissance.


Olivier Rossignol, IGA

Après une première partie technique, puis une expérience de sept ans dans le privé, Olivier Rossignol a occupé à la DGA différentes responsabilités dans les Ressources humaines, l’International, et comme directeur du Chear. De 2008 à 2015, il préside la délégation de Paris du Secours Catholique, et crée en 2012 une entreprise d’insertion qu’il préside. Il conseille bénévolement deux fondations « sociales ».

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