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31 janvier 2021

L’AUGMENTATION DES PERFORMANCES : UN FANTASME ?

Publié par Nicolas, Médecin en Chef | N° 122 - Les Forces Spéciales

Les performances humaines s’affichent partout. Tout nous pousse à être performant. Celui qui échoue est écarté. La dictature du résultat, l’obligation de moyens et le principe de précaution tentant de minimiser les risques, se conjuguent dans une course à la performance. Le soldat n’y échappe pas. A l’image de ce qui se déroule dans le monde civil, la médecine est souvent sollicitée. Mais faut-il voir la performance du soldat uniquement sous l’angle de ses capacités physiques et intellectuelles ?


Autrement formulé, quelle guerre a été remportée uniquement par la supériorité technique ou physique ? Elles l’ont plus probablement été grâce à la volonté de vaincre, la capacité d’une nation à surmonter les horreurs de la guerre et aux capacités de certains chefs militaires à mener des hommes au bout d’eux-mêmes. Victoire rime avec volonté de vaincre et transcendance. Derrière chaque armure, un cœur bat et une âme vit : ceux d’un homme qui a décidé de mettre sa vie (rien de moins que cela !) au service de son pays et du bien commun, pour une cause qui le dépasse. Un triptyque tient l’homme debout. Envisager que l’exosquelette le fasse seul risque de poser quelques difficultés. Ces trois piliers, l’épaisseur en somme sur laquelle l’homme doit s’appuyer, sont aujourd’hui développées de façon inégale : le corps et l’esprit sont choyés au détriment de l’âme dont les soubresauts sont délaissés. Quel paradoxe incroyable pour celui dont le métier le fera vivre avec la mort, l’horreur et la violence ! Notre soldat le perçoit-il ? Le doute naît de ce paradoxe. L’augmentation des performances est-elle une réponse ou un fantasme ?

La réalité de l’homme augmenté

Certains diront que l’homme augmenté est né à l’âge de pierre. Ce thème est probablement beaucoup plus récent et la course à
l’augmentation des performances agite aujourd’hui le monde militaire. Toutes les nations se dotent de programmes d’augmentation des performances humaines : THOR3(*) au sein des forces spéciales de l’US Army, OPF2(*) dans les forces spéciales canadiennes ou encore POTFF(*) dirigé par l’US Special Operation Command au profit des forces spéciales de l’US Navy. Tous ces programmes, « copier-coller » les uns des autres, tentent d’agréger autour des soldats tout l’environnement nécessaire à la réussite de la mission : de la prévention des blessures liées à l’environnement à la réhabilitation, en passant par la stabilité émotionnelle, le bien-être familial, à grand renfort de coaching sportif, de spécialistes du sommeil, de nutritionnistes, de psychologues, de médecins du sport et de chercheurs.

Des failles risquées

Plusieurs écueils sont aisément identifiables. Le soldat n’est plus un soldat mais un « opérateur ». Il est un système d’arme. Plus véritablement humain, il se réduit à un rôle de technicien de la guerre. Il mérite alors un environnement privilégié, à l’image du sportif de haut niveau ou d’une mécanique de précision. Il est déjà au stade de « prémachine » quand on le nomme « opérateur ». Par ailleurs, dans ces programmes, la performance physique est centrale. Si l’entretien des corps est aisé à réaliser, force est de constater que le culte de la performance physique, occultant les vulnérabilités des individus, est un piège psychologique majeur. Ensuite, le sujet métaphysique, plus sensible mais néanmoins central lors de la confrontation à l’horreur de la guerre, est absent des réflexions. Enfin, le « tout technologique » envahit l’environnement du soldat. Si, dans certains domaines, l’apport de la technologie est bénéfique, des outils civils développés aujourd’hui dans le domaine biologique ou génétique pourraient s’imposer au monde militaire sous prétexte de rendre le métier des armes plus efficace et moins pénible. Dans une société qui occulte la mort, cultive mondialement le culte du corps et qui entretient et nourrit, du monde civil au monde militaire, le diktat de la performance et du bien-être, rien de surprenant dans ces quelques failles.

 

Essai sur « le soldat augmenté », Centre de Recherche des Ecoles de Saint-Cyr Coetquidan

Que manque-t-il dans toutes ces réflexions ?

Le parallèle du soldat avec le sportif de haut niveau est trop étroit. Les différences sont pourtant nombreuses. S’il est nécessaire d’avoir autour du soldat de nombreux spécialistes concourant à l’efficacité de son action guerrière, cette armada ne doit pas se muer en coaching. Si la pratique est à la mode, la guerre et le métier des armes répondent à une autre logique. Là où le sportif n’a pour seuls buts que le prestige de la prouesse et la récompense financière, le militaire, lui, n’a rien à gagner et, potentiellement, tout à perdre à commencer par sa vie. La différence est notable. Réduire son action à une performance technique, voire augmenter cette performance par la technologie, d’autant plus qu’elle serait intrusive, apparaît fragilisant. L’illusion du « facile » ne fait pas bon ménage avec la guerre. La recherche permanente de la performance physique et technique représente un écueil plus qu’une opportunité. L’alcool, les amphétamines de la Seconde Guerre mondiale, les opiacés ou la marijuana de la guerre du Vietnam n’ont rien enlevé à l’horreur de la guerre. Elle n’ira pas en s’améliorant et l’augmentation des performances n’y changera rien. Ne serait-elle pas même pire ? Le coaching sportif atteint ses limites. Le discours et la place du chef militaire, plutôt que des chimères, doivent donner du sens à l’action militaire.

Un rôle éducatif des chefs pour donner du sens

Le rôle éducatif des chefs militaires est central : confiner nos soldats à n’être que des techniciens, n’est-ce pas faire abstraction d’une part fondamentale du rôle du chef ? Au début du siècle dernier, le maréchal Hubert Lyautey avait vu juste(*). « Aux officiers qu’on y appelle, qu’il soit demandé, avant tout, d’être des convaincus, des persuasifs, osons dire le mot, des apôtres, doués au plus haut point de la faculté d’allumer le “feu sacré” dans les jeunes âmes : ces âmes de vingt ans prêtes pour les impressions profondes, qu’une étincelle peut enflammer pour la vie, mais qu’aussi le scepticisme des premiers chefs rencontrés peut refroidir pour jamais » écrivait-il. Mis à mal dans les trois dernières décennies, le rôle éducatif du chef militaire, officier ou sous-officier, abordant sans fard la question de la mort et de l’engagement, structure la performance des soldats. Cela pose la question de ce que l’officier ou le cadre peut enseigner à ses hommes afin qu’ils s’élèvent au-dessus du monde individualiste, à mille lieues du monde de la guerre qui nécessite des guerriers à l’esprit de clan.

A l’opposé d’une culture de facilité

La réflexion métaphysique doit être initiée. Comment, sans une base métaphysique, philosophique, voire spirituelle, envisager de tuer son ennemi voire donner sa propre vie pour son pays et d’en sortir indemne ? Résumer l’engagement militaire à la performance physique et technique est de ce point de vue extrêmement réducteur. Dans une société qui nie la mort et le fait religieux et qui prône le bonheur et la vie à tout prix, ce n’est pas une surprise. Pour un soldat, l’engagement est cependant tout autre. À l’heure de la facilité, l’immédiateté, du jeu et du plaisir, quelle est la place de la réflexion métaphysique ? Occulter cette question par l’augmentation des performances peut être une stratégie, mais soyons certains qu’elle a des limites. La question de la vie et de la mort se pose inexorablement au moment où, confrontés aux horreurs de la guerre, les difficultés surviennent. Le nier revient à amputer le soldat d’une dimension fondamentale. Peu de monde s’intéresse aux soubresauts des âmes, enkystées dans la sphère privée. Or l’exigence éthique et la complexité des combats de demain ne manqueront pas de malmener ces âmes. Le sens donné à l’action donne l’épaisseur au guerrier et le socle sur lequel il peut s’appuyer en cas de doute.

Soigner aussi la force intérieure

N’est-ce pas cela – l’éducation – le défi de l’augmentation des performances du soldat, autrement dit développer le sens moral, restructurer et favoriser la vie intérieure et donner du sens à l’action ? La formation physique et intellectuelle ne tient pas longtemps sans fondation métaphysique quand la mort survient. La rétine artificielle qui transformera la nuit en jour et élargira le champ de vision, la pilule anti-émotion ou la modification des gènes qui rendront la guerre moins traumatisante, la prothèse bionique qui permettra de courir plus vite et sans se fatiguer ne donneront probablement qu’un atout limité à notre soldat si ce dernier, au moment d’engager sa vie, rentre détruit intérieurement ou, pire, fait volte-face faute de force intérieure. Aucune augmentation n’est envisageable sans cultiver un socle éthique et moral particulièrement développé, où corps, âme et esprit grandissent à parts égales et permettent au soldat moderne de reposer sur des fondations solides, épaisses et denses au moment où les questionnements ne manqueront pas de survenir. A l’extrême de l’engagement du guerrier, il ne restera que le soldat, sa dague et son âme.

 

 
Nicolas
Medecin en chef
 

Ancien conseiller santé du GCOS, Nicolas a servi dans diverses unités conventionnelles de l’armée de terre avant de rejoindre les forces spéciales. Entré à l’Ecole du Service de santé des armées de Lyon en 1994, il est titulaire de la capacité de médecine d’urgence. Passionné par les questions de force d’âme des soldats, il a été déployé avec eux sur de nombreux théâtres d’opérations extérieures.

 

 

(*)1 : Tactical Human Optimization and Rapid Rehebailitation and Reconditioning
2 : Optimizing Performance Force and Family
3 : Preservation of the Force and Family
4 : Hubert Lyautey, « Du rôle social de l’officier », Revue des Deux Mondes, 15 mars 1891, LXIe année, troisième période, tome CIV, p. 456 

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Nicolas, Médecin en Chef
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