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04 mars 2016

Réflexion sur le métier de roi

Publié par Louis le Quatorzième | N° 107 - Profession décideur

 Les rois sont souvent obligés à faire des choses contre leur inclination et qui blessent leur bon naturel. Ils doivent aimer à faire plaisir, et il faut qu’ils châtient souvent et perdent des gens à qui naturellement ils veulent du bien. L’intérêt de l’État doit marcher le premier...


 On doit forcer son inclination et ne se pas mettre en état de se reprocher, dans quelque chose d’important, qu’on pouvait faire mieux, mais que quelques intérêts particuliers en ont empêché et ont détourné les vues qu’on devait avoir pour la grandeur, le bien et la puissance de l’État.

Souvent il y a des endroits qui font peine ; il y en a de délicats qu’il est difficile à démêler ; on a des idées confuses. Tant que cela est, on peut demeurer sans se déterminer; mais dès que l’on s’est fixé l’esprit à quelque chose et qu’on croit voir le meilleur parti, il le faut prendre : c’est ce qui m’a fait réussir souvent dans ce que j’ai fait. Les fautes que j’ai faites et qui m’ont donné des peines infinies, ont été par complaisance, et pour me laisser aller trop nonchalamment aux avis des autres.

Rien n’est si dangereux que la faiblesse, de quelque nature qu’elle soit. Pour commander aux autres, il faut s’élever au-dessus d’eux ; et après avoir entendu ce qui vient de tous les endroits, on se doit déterminer par le jugement qu’on doit faire sans préoccupation et pensant toujours à ne rien ordonner ni exécuter qui soit indigne de soi, du caractère qu’on porte, ni de la grandeur de l’Etat.

Les princes qui ont de bonnes intentions et quelque connaissance de leurs affaires, soit par expérience, soit par étude, et une grande application à se rendre capables, trouvent tant de différentes choses par lesquelles ils se peuvent faire connaître, qu’ils doivent avoir un soin particulier et une application universelle à tout.

Il faut se garder contre soi-même, prendre garde à son inclination et être toujours en garde contre son naturel. Le métier de roi est grand, noble et délicieux, quand on se sent digne de bien s’acquitter de toutes les choses auxquelles il engage ; mais il n’est pas exempt de peines, de fatigues, d’inquiétudes. L’incertitude désespère quelquefois ; et quand on a passé un temps raisonnable à examiner une affaire, il faut se déterminer et prendre le parti qu’on croit le meilleur.

Quand on a l’Etat en vue, on travaille pour soi. Le bien de l’un fait la gloire de l’autre. Quand le premier est heureux, élevé et puissant, celui qui en est cause en est glorieux, et par conséquent doit plus goûter que ses sujets, par rapport à lui et à eux, tout ce qu’il y a de plus agréable dans la vie.

Quand on s’est mépris, il faut réparer la faute le plus tôt qu’il est possible, et que nulle considération en empêche, pas même la bonté.

En 1671, un ministre mourut qui avait une charge de secrétaire d’Etat, ayant le département des Etrangers. Il était homme capable, mais non pas sans défauts : il ne laissait pas de bien remplir ce poste, qui est très important. Je fus quelque temps à penser à qui je ferais avoir sa charge ; après avoir bien examiné, je trouvai qu’un homme qui avait longtemps servi dans les ambassades, était celui qui la remplirait le mieux. Je l’envoyai quérir : mon choix fut approuvé de tout le monde, ce qui n’arrive pas toujours. Je le mis en possession de la charge à son retour. Je ne le connaissais que de réputation et par les commissions dont je l’avais chargé, qu’il avait bien exécutées. Mais l’emploi que je lui ai donné s’est trouvé trop grand et trop étendu pour lui. J’ai souffert plusieurs années de sa faiblesse, de son opiniâtreté et de son inapplication. Il m’en a coûté des choses considérables, je n’ai pas profité de tous les avantages que je pouvais avoir, et tout cela par complaisance et bonté. Enfin il a fallu que je lui ordonnasse de se retirer, parce que tout ce qui passait par lui, perdait de la grandeur et de la force qu’on doit avoir en exécutant les ordres d’un roi de France qui n’est pas malheureux. Si j’avais pris le parti de l’éloigner plus tôt, j’aurais évité les inconvénients qui me sont arrivés et je ne me reprocherais pas que ma complaisance pour lui a pu nuire à l’État. J’ai fait ce détail pour faire voir un exemple de ce que j’ai dit ci-devant.

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Auteur

Louis le Quatorzième

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