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01 mars 2019

RENDRE L'EUROPE POUR MIEUX LA DEFENDRE
CURSUS DE FORMATION POUR PRÉPARER LA DÉFENSE EUROPÉENNE

Publié par Samuel COLIN X15-Armée de Terre | N° 117 - L'Europe

Afin de préparer les armées à la montée en puissance de la coopération européenne en matière de défense et d’armement, le développement de profils spécialisés en affaires européennes sera un atout majeur pour les forces. Dans ce contexte, l’adaptation des parcours de formation initiale pour inclure cette composante européenne semble une piste prometteuse, notamment par le biais de programmes comme le Collège d’Europe.


Le contexte international nous le rappelle régulièrement et les gouvernements successifs en ont fait une priorité, l’émergence d’une défense européenne semble être une nécessité pour permettre à la France, et au continent, de maintenir une indépendance stratégique réelle. Cette conviction me tient à cœur depuis longtemps, et je souhaitais donc contribuer à la mise en place de cette « armée européenne », évoquée récemment par le président de la République et la Chancelière allemande. Cependant, cette vocation semblait difficilement conciliable avec la carrière des armes, dont le parcours ne permet que peu d’échange avec nos alliés européens.

Pourtant, dans un contexte d’européanisation croissante des politiques de défense et d’armement, les armées auront besoin de serviteurs capables de comprendre les rouages de la machine européenne, tant dans la lettre que dans l’esprit, pour créer la confiance nécessaire à toute intégration et convaincre nos partenaires d’avancer ensemble. Or, pour le moment, force est de constater que la composante européenne est largement absente des cursus de formation initiale dans la plupart des armées, l’emploi à l’international étant perçu comme une nécessité seulement plus tard, dans une deuxième partie de carrière.

La validation d’un parcours nouveau


Si cette découverte tardive des aspects européens s’explique par les besoins des États-majors et les représentations en ambassade, une coopération européenne renforcée nécessitera une diffusion plus large des questions européennes au sein du milieu de la défense, y compris dès la formation initiale. Ainsi, dans le cadre du mentorat mis en place à l’École polytechnique, j’ai exploré les possibilités d’inclure une composante européenne dans le programme d’intégration au sein de l’armée de Terre. De fait, il était possible d’effectuer une formation de spécialisation avant de rejoindre le corps des Officiers des armées, mais un cursus en affaires européennes n’avait pas encore été étudié dans ce cadre.

En parallèle, l’augmentation du nombre de polytechniciens choisissant la carrière des armes, dans les promotions récentes, avait conduit l’École et l’armée de Terre à engager une réflexion sur la mise à jour des parcours proposés aux X dans les armées. Ainsi, se présentait une opportunité d’inclure dans cette réflexion la possibilité d’une spécialisation de futurs officiers dans les affaires européennes. Il ne restait donc plus qu’à faire valider le projet.

Pour ce qui est du choix de l’institution qui serait la plus adaptée pour cela, le Collège d’Europe, par sa longue histoire d’excellence en affaires européennes et l’accent mis sur le caractère international du programme, semblait idéal. Ainsi, l’homologation par l’École polytechnique a été facile à obtenir, car la formation correspond pleinement à la vocation de service de l’État de l’École. J’ai ensuite présenté le projet en entretiens à la DRHAT et, après examen de la demande, l’intérêt de la formation a été validé. Tous les obstacles étaient donc levés pour la mise en place du parcours, et j’ai rejoint le Collège d’Europe en septembre 2018.

La formation aux affaires européennes

La formation en elle-même, dispensée en anglais et en français, a pour objectif de préparer au fonctionnement réel de l’UE et le corps enseignant comprend, outre des professeurs de renom, de nombreux praticiens des institutions européennes. Le programme combine des composantes très généralistes et des possibilités de spécialisation extrêmement pointues. Ainsi, outre des introductions générales au fonctionnement des institutions européennes et au droit de l’Union, sont proposés des cours optionnels sur la PESC, ses processus décisionnels et ses bases juridiques. De plus, des ateliers de spécialisation permettent par exemple de se former au droit humanitaire international et à la collaboration UE Otan.

LE COLLEGE D'EUROPE

Fondé en 1949, à la suite du Congrès de La Haye, le Collège d’Europe a vu le jour sous les auspices des pères fondateurs de l’Union Européenne, comme Winston Churchill, Salvador de Madariaga, Paul-Henri Spaak et Alcide De Gasperi. Afin de « créer un esprit de solidarité et de compréhension mutuelle entre toutes les nations de l'Europe », il avait pour vocation de former dans un cadre commun des étudiants issus des différents pays européens appelés à prendre des responsabilités dans la future construction européenne. Au fil des années, ses anciens ont joué un rôle moteur dans le développement des institutions et en ont occupé nombre de hauts postes. Souvent décrit comme une « ENA européenne », le Collège dispense aujourd’hui des formations allant du droit à l’économie en passant par les sciences politiques et accueille chaque année des étudiants de plus de cinquante nationalités.

 

En parallèle, je serai amené à conduire un projet de recherche sur les capacités européennes de prévention et de réponse aux cyber-menaces contre les processus électoraux, comme composante des stratégies de guerre hybrides. Effectué sous la direction d’Antonio Missiroli, sous-secrétaire général de l’Otan pour les défis de sécurité émergents et ancien directeur de l’EUISS, ce travail sera l’occasion de rencontrer les praticiens du domaine et de compléter l’analyse théorique par un travail de terrain au sein des institutions.

La proximité de la bulle bruxelloise et de ses nombreux think-tanks et institutions permet enfin de participer aux divers événements qu’ils organisent. Ainsi, nous avons par exemple pu assister au EU Defence Industry Summit, regroupant de nombreux industriels et représentants de l’UE et de l’Otan, ce qui nous a permis d’être témoins directs du développement de la coopération en matière d’armement en Europe.

Les premiers retours d’expérience


Pendant mes premiers mois au sein du Collège, ce qui m’a tout d’abord marqué, c’est le caractère réellement international de l’institution : le fait de vivre et de travailler au quotidien avec des camarades de toute l’Europe. Cette proximité permet de confronter sa perception des grandes questions européennes de notre temps à des visions nationales diamétralement opposées, en particulier sur les questions de défense européenne. Ces différences, bien connues des commentateurs, se perçoivent cependant très différemment quand on en lit une analyse sur le papier et quand on en discute de vive voix avec des camarades d’étude. De telle discussions permettent notamment de prendre conscience de la charge émotionnelle très importante de certaines questions dans l’inconscient collectif européen, et de la façon dont ces réticences peuvent être prises en compte et surmontées.

Par ailleurs, ma participation à ce programme a aussi été l’occasion de comprendre l’état d’esprit et les conditions dans lesquelles sont prises les décisions de politique étrangère et de sécurité au niveau européen. Cette expérience, outre son utilité à plus long terme, me servira aussi dans la suite de mes affectations, en tant qu’officier du génie. Dans le contexte d’une opération multinationale, de l’UE ou de l’Otan, elle éclairera ma façon de collaborer avec mes collègues d’autres nationalités et ma compréhension des enjeux de la coopération.

En somme, l’ouverture de parcours européens pendant la formation initiale donne une compréhension plus profonde, au-delà des questions techniques, des enjeux humains de la coopération européenne, qu’une découverte du cadre multilatéral plus tardive ne permettrait pas de la même façon. Dans la perspective de l’avènement d’une défense européenne digne de ce nom, ce type de filière gagnerait à se développer au sein de l’armée de Terre, et à faire des émules dans les autres branches de la défense.

Auteur

Samuel COLIN X15-Armée de Terre

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