Retour au numéro
Vue 502 fois
04 juin 2023

LE CRIME DU NOT INVENTED HERE
ACCEPTER QUE D’AUTRES ONT PEUT-ÊTRE UNE RÉPONSE À NOTRE PROBLEME

Si la DGA a « de tout temps » été organisée pour planifier et conduire avec succès des défis technologiques complexes et ambitieux, notamment au travers des études amont, son ADN inscrit dans l’industrie de défense ne la portait pas naturellement à considérer que le secteur civil pourrait répondre à ses ambitions technologiques sauf à la marge et dans des secteurs précis (technologies de l’information, spatial, …). L’agence de l’innovation de défense (AID) a justement été créée pour relever ce challenge, en totale collaboration avec la DGA.


Projet d’innovation ouverte SKOLL soutenu par l’AID avec l’entreprise XSun. Le projet vise à étudier les potentialités des drones solaires pour les fusiliers marins et commandos marine. Crédits photo : XSun.

Projet d’innovation ouverte SKOLL soutenu par l’AID avec l’entreprise XSun. Le projet vise à étudier les potentialités des drones solaires pour les fusiliers marins et commandos marine. Crédits photo : XSun.

La DGA n’aurait pas été aussi techniquement compétente si elle n’avait eu en son sein sa fameuse direction des recherches, études et techniques (DRET), disparue en 1994 et chargée jusqu’alors de développer les technologies d’intérêt militaire en irriguant tout un tissu de sociétés, et pas seulement les grands de la BITD. Oui mais voilà, c’était le temps du Minitel, autre produit phare des puissantes administrations animées par les grands corps d’ingénieurs de l’Etat, et le temps était venu de la révolution des nouvelles technologies de l’information et des communications. De jeunes gens, qu’on allait bientôt appeler geeks, levaient d’énormes fonds sur une idée bien vendue. Après ce tsunami, la marée s’est retirée et les survivants sont devenus des mastodontes technologiques, tels les GAFAM, avec des capacités d’investissement en R&D nettement supérieurs aux états. Les temps avaient clairement changé, la DGA le devait aussi.

Certains pourraient penser que ce changement de paradigme concerne essentiellement le secteur numérique. Mais en fait, pas vraiment, ou pas que… Les tout premiers ordinateurs, la cryptographie, ARPANET devenu Internet, le spatial ont bien une origine militaire. Et une bonne partie des progrès de l’aéronautique, le nucléaire (pas seulement la bombe, d’ailleurs), les matériaux les plus performants, les fusées, la médecine d’urgence… tout cela, c’est bien le secteur militaire qui l’avait tiré vers le haut (en le finançant lourdement) et dont le secteur civil a été bénéficiaire. Oui, mais ça c’était avant : les dot-com ont été rattrapées par les biotechs, les startups des micro-lanceurs, des microréacteurs nucléaires, de l’exploration des eaux profondes et autres impressions 3D. Il n’existe plus beaucoup de domaines spécifiquement défense…

Face à cet écosystème bouillonnant, il aurait été criminel de ne pas s’interroger sur son potentiel à répondre, au moins partiellement mais rapidement et à moindre coût, à certains de nos sujets de préoccupations technologiques de défense. La chose n’est pas nouvelle : ainsi, le dispositif RAPID (Régime d’APpui à l’Innovation Duale) s’attache depuis 2009 à soutenir les PME et ETI d’intérêt dual. Mais l’ambition voulue par la ministre des armées en 2017 était clairement de changer de braquet et de mieux positionner l’apport de ces innovations issues du monde civil, qui par nature n’avaient pas été pensées pour répondre aux besoins militaires. Plus qu’une évolution des processus, il fallait incarner ce nouveau souffle : ce serait l’agence de l’innovation de défense. Je ne vais pas refaire ici l’exégèse de sa création, les pionniers d’alors la conteraient nettement mieux que moi !

Deux grands changements ont rapidement été identifiés et mis en œuvre :
- Il existait plusieurs modes d’interaction avec le monde civil ou dual (on a cité RAPID, il faudrait y ajouter les ASTRID(1), les ASMA ou ASTRID Maturation, les thèses, …) : tout cela n’était pas suffisamment lisible pour les acteurs extérieurs (et surtout ceux qui ne connaissaient pas l’organisation du monde de la défense, la cible prioritaire de l’AID !). Un guichet unique fût donc créé : derrière cette interface unique pour ceux qui ne nous connaissent pas, le back- office de l’AID trouve ensuite le bon dispositif pour le bon projet et assure l’aiguillage.

- La chasse et la pêche (© Massis, si tu nous lis !) : dit comme cela, il faut une petite explication. A partir des manques ou irritants prioritaires remontés par les armées-directions-services, des managers de l’AID conduisent une action volontariste sur le secteur industriel concerné, ciblent des entreprises d’intérêt et les démarchent : c’est la chasse. Parallèlement à ce mode, le guichet unique permet de lancer un filet permanent, relevé périodiquement pour constater ce qui s’y trouve (de la pépite au projet ésotérique – il faudra d’ailleurs un jour consacrer un numéro aux projets farfelus…) : c’est la pêche.

Mais la finalité n’est pas de faire une belle maquette ou une innovation séduisante : l’objectif est évidemment que cette innovation se retrouve sur le terrain, déployée, utilisée et soutenue par les forces. Et c’est là souvent que le bât blesse : le passage de la vallée de la mort, entre la bonne idée et sa généralisation sur le terrain. Et c’est là qu’il faut rechercher à la fois des bonnes fées et surtout le budget. Pour le premier point, un état d’esprit généralement bienveillant de la part des forces et de la DGA permet de promouvoir les bonnes idées, surtout quand elles ont été présentées suffisamment en amont. Pour le second, des budgets spécifiques ont été sanctuarisés aux P144, P146, P178 pour amorcer puis concrétiser le passage à l’échelle d’une première capacité – 14 projets ont ainsi été passés à l’échelle en 2022.

Le défi réside aussi dans la capacité des opérations d’armement à prévoir l’intégration d’innovations tout au long de la vie du programme, innovations non nécessairement planifiées et encore moins définies mais qu’il faudra prendre en compte au moins pour faire face à l’évolution de plus en plus rapide de certaines menaces : c’est complexe, difficile, potentiellement risqué. Le tout en négociant ces potentialités avec des maîtres d’œuvre qui ne les auront pas inventées chez eux et qui ne les connaîtront donc pas, le fameux syndrome NIH pour Not Invented Here. C’est bien auprès de toute la BITD qu’il faut valoriser les innovations duales les plus prometteuses : l’esprit de l’innovation doit souffler sur tous, et les invitations assez fermes pour « faire autrement » y trouvent un champ d’action naturel et puissant.

Une autre condition est d’accroître largement notre zone de chalandise hors BITD en faisant connaître notre réelle intention de prendre en considération toutes les technologies ouvertes d’intérêt défense, urbi et orbi, donc à Balard mais aussi dans tous les coins de l’Hexagone. Ainsi, les pôles d’innovation, animés par la direction de l’ingénierie et de l’expertise avec le concours de nombre d’entités des forces, permettent de drainer des initiatives locales d’acteurs ne connaissant parfois des armées que le centre défense voisin – qui, lui, pourra identifier le bon cas d’usage et le remonter à la Capitale.

Ce large terrain de jeux technologiques n’est pas que celui de l’AID : c’est bien tout le ministère des armées, l’industrie, les partenaires proches ou plus lointains, les acteurs institutionnels, le monde académique, les start-up, … qui contribuent à détecter, évaluer, expérimenter, adopter, déployer, soutenir toutes ces initiatives d’innovations.

Projet d’innovation ouverte PROTEUS soutenu par l’AID avec l’entreprise ARKEOCEAN, en partenariat avec l’ENSTA Bretagne et DGA Techniques Navales. Le projet vise à transformer des drones sous-marins existants en objets connectés aptes à conduire des missions d’observation et d’évaluation du milieu subaquatique à grande échelle. Crédits photo : ARKEOCEAN

Projet d’innovation ouverte PROTEUS soutenu par l’AID avec l’entreprise ARKEOCEAN, en partenariat avec l’ENSTA Bretagne et DGA Techniques Navales. Le projet vise à transformer des drones sous-marins existants en objets connectés aptes à conduire des missions d’observation et d’évaluation du milieu subaquatique à grande échelle. Crédits photo : ARKEOCEAN

J’ai commencé en invoquant les mânes de feue la DRET, je terminerai en rappelant que cet état d’esprit n’est pas complètement nouveau. Il y a plus d’un siècle, une direction des inventions intéressant la défense nationale fut ainsi créée au sein du ministère de l’Instruction publique en 1915, avant d’être transférée en 1916 au ministère de l’Armement et des Fabrications de guerre. Une commission supérieure des inventions vérifiait l’intérêt des projets soumis (notamment la capacité à rapidement produire un effet concret sur le terrain) et les orientait vers les sections ad hoc : nous tenons ici l’ancêtre du notre guichet unique ! Autre clin d’œil, le premier directeur de cette nouvelle entité était un normalien, Emile Borel : ce n’est pas sans rappeler la genèse de l’AID…

1 : Accompagnement Spécifique des Travaux de Recherches et d’Innovation Défense

Photo de l auteur
Laurent Vieste, IGA
 

Diplômé de l’ENSIETA, l’IGA Laurent Vieste a effectué l’essentiel de sa carrière dans le domaine des C4I (technique, affaires industrielles, capacitaire, programmes, responsable de pôle), avec une escapade au sein de l’armée de l’air. Il est aujourd’hui chef du pôle « stratégie et technologies de défense » de l’AID et s’intéresse à tout le spectre des technologies d’intérêt défense.

 

 

 

Auteur

Articles liés par des tags

Commentaires

Aucun commentaire

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire. Connectez-vous.