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01 octobre 2019

Le SSF, cheville ouvrière du MCO naval

La maîtrise d’ouvrage du MCO du domaine naval est assurée par le service de soutien de la flotte (SSF). Son périmètre d’activité porte principalement sur les bâtiments de surface et sous-marins de la marine nationale, mais s’étend aussi aux navires des autres forces, comme les vedettes et patrouilleurs de la gendarmerie maritime ou les embarcations de l’armée de terre et de l’armée de l’air. Selon les termes de son décret de création en 2000, le SSF « met en oeuvre la politique fixée par le chef d’état-major de la marine dans le domaine du MCO naval, appliquée suivant les instructions techniques de la DGA ». 


Arrêt technique de la frégate de surveillance Germinal à Fort-de-France (Martinique).

Arrêt technique de la frégate de surveillance Germinal à Fort-de-France (Martinique).

Une DGA « version PME » au sein de la marine 

Le SSF, historiquement issu de la fusion des entités de la « flotte en service » du service des programmes navals de la DGA et d’une partie des échelons logistiques des autorités organiques de la marine, est rattaché au chef d’état-major de la marine. Il comporte environ 900 personnes : une cinquantaine à la direction centrale (Balard) et le reste au sein des directions locales de Toulon et Brest, y compris les antennes de Cherbourg et de l’outre-mer (Polynésie Française, Réunion, Martinique et Guyane, et Nouvelle Calédonie). 

Cet organisme est composé à tous les niveaux de marins, de personnel civil de la marine, et – pour environ 15 % – d’ingénieurs et techniciens issus de la DGA, dont une dizaine d’IA, selon un équilibre subtil mais robuste et efficace qui favorise le brassage des cultures au quotidien. 

Sa structure est, de manière peu dépaysante vu de la DGA, matricielle. Une vingtaine d’équipes d’opérations, chacune agrégeant opérationnellement des représentants des différents métiers, pilotent les projets de MCO de chaque famille de navire, avec à leur tête un « responsable d’opération » (RO), équivalent d’un directeur de programme ou directeur de segment de management. Le second axe est constitué des sous-directions par métier : finances et contrats, plans et méthodes, logistique et comptabilité, technique. 

Des relations suivies avec la DGA 

Le SSF entretient des relations étroites avec les autres autorités de la marine, équipages armant les navires, autorités organiques, service logistique de la marine et état-major. Afin d’optimiser son efficacité, il travaille également en collaboration suivie avec la DGA : la volonté de décloisonner va de pair avec la raréfaction des compétences-clefs. 

Le SSF est intégré dès le stade de préparation d’un programme aux réflexions menées par la DGA : définition du système de soutien, élaboration de la stratégie de mise en place du soutien initial, identification des options possibles pour le MCO pérenne. 

IPER/Adaptation au missile M51 (entretien décennal couplé à modernisation à mi-vie) du SNLE Le Téméraire au bassin à Brest.

En complément, plusieurs opérations, combinant du MCO lourd et des rénovations capacitaires en cours de vie, sont conduites en co-maîtrise d’ouvrage entre l’UM Coelacanthe, ou l’UM NAV, et le SSF, selon un modèle éprouvé et efficient : adaptation au missile M51 des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) entre 2010 et 2019, accroissement des capacités opérationnelles du porte-avions Charles de Gaulle en 2017-2018, rénovation à mi-vie des frégates « La Fayette » jusqu’en 2023. 

S’agissant des achats, le SSF s’appuie sur les compétences du service des achats d’armement (DO/S2A), notamment pour mener des enquêtes de coûts. 

Enfin, le SSF fait très régulièrement appel à l’expertise et aux moyens de la direction technique de la DGA. Il s’appuie sur le référentiel technique du pôle « architecture et techniques des systèmes navals » (ASN) et le référentiel de sécurité nucléaire des autorités de conception de l’UM COE et de l’UM NAV. 

Une stratégie d’acquisition relativement mature 

À sa création, la mission du SSF était d’améliorer la disponibilité des navires tout en maîtrisant les coûts du MCO, dans le contexte du changement de statut de DCN intervenu en 2003. Pour y parvenir et par touches successives, le service a affiné sa stratégie d’acquisition. 

Le MCO du porte-avions, des sous-marins et des frégates est négocié sans mise en concurrence avec Naval Group (ex DCN/DCNS), leur concepteur et constructeur. L’organisation n’est pas figée pour autant, car outre l’accroissement de la durée des marchés (de 5 à 8 ans en général) pour offrir une meilleure visibilité aux industriels, un équilibre entre contrats par type de navires et contrats transverses est toujours recherché pour améliorer la contribution des équipementiers majeurs : TechnicAtome pour la chaufferie nucléaire, Thales pour les radars et sonars, MBDA et Leonardo pour l’armement, etc. 

L’entretien de tous les autres navires – bien que cela ne représente pas la part majoritaire du budget annuel du SSF – procède de marchés mis en concurrence. Ont ainsi émergé, aux côtés de Naval Group, plusieurs maîtres d’oeuvre : Chantiers de l’Atlantique, Piriou Naval Services, CNN MCO, etc. Cette émulation est jugée positive, même si le SSF doit ajuster son niveau d’intervention en fonction des forces et faiblesses de chaque industriel. 

La grande majorité des contrats d’entretien sont « verticaux », c’est-à-dire avec un maître d’oeuvre industriel responsable de l’ensemble des prestations : ingénierie du MCO, chantier, approvisionnements logistiques. Toutefois, pour faire jouer au maximum la concurrence sur les navires en eux-mêmes, l’entretien de certains équipements complexes du système de combat, en particulier lorsqu’ils sont transverses à plusieurs familles de bateaux, font l’objet de marchés spécifiques. 

Le dernier axe porte sur les coopérations européennes, qui méritent d’être considérées sur le fondement de la stratégie d’acquisition du stade de réalisation et en fonction des profils d’emploi et des objectifs de disponibilité opérationnelle fixés par chacune des marines nationales. C’est par exemple le cas du système anti-missile PAAMS équipant les frégates de défense aérienne « Horizon » et le porte-avions, confié à l’OCCAR en coopération avec le Royaume-Uni et l’Italie. 

Un bilan positif mais des enjeux toujours motivants 

Avec un coût maîtrisé d’environ 1,2 milliards d’euros annuel, le MCO naval affiche depuis plusieurs années des résultats conformes aux objectifs fixés, soit plus de 75 % de disponibilité technique annuelle pour les frégates et les navires de 1er rang. 

Malgré l’apparence, l’atteinte des objectifs se révèle une gageure, source de motivation pour l’ensemble des équipes : dans le monde opérationnel du MCO, chaque jour apporte son lot de surprises et aucune monotonie ne se fait sentir… 

Vue aérienne de la zone industrielle Vauban de Toulon : sortie du bassin du porte-avions Charles de Gaulle en fin d’arrêt technique majeur n°2, entretien au bassin du porte-hélicoptère amphibie (PHA) Mistral, de la frégate de défense aérienne Forbin et de divers petits navires, stationnement à quai du PHA Tonnerre. 

La flotte française vit un renouvellement d’une partie de ses navires – arrivée des nouvelles FREMM et de multiples navires construits par divers chantiers navals – dont il faut finir de stabiliser le fonctionnement. Symétriquement, plusieurs familles de bâtiments de surface anciens (plus de 40 ans) voient leur retrait de service reculer périodiquement alors que leurs installations, vieillissantes, doivent être maintenues, parfois à bout de bras. 

Parallèlement à ce cycle de remplacement conduit par l’UM NAV, de nouveaux enjeux se développent, où les IA sont attendus aux côtés de leurs collègues marins : 

- La cybersécurité s’est rapidement imposée comme une performance majeure à l’instar de la sûreté nucléaire ou la sécurité-plongée des sous-marins. Progresser résolument tout en restant raisonnable dans les ambitions, en fonction des menaces identifiées et en tenant compte des limites techniques des systèmes existants, requiert un équilibre délicat. 

- L’innovation doit irriguer le monde de l’entretien, même sur des navires non nativement conçus pour de la maintenance prédictive ou des fonctions avancées de la chaîne logistique. 

- Dans un paysage industriel français déclinant, la capacité à maintenir dans la durée les compétences techniques critiques, ou à leur trouver des substituts crédibles en termes calendaires, opérationnels et financiers, s’avère un défi prégnant. 

Le rapport remis début 2019 par J.-G. Malcor (objet d’un autre article dans ce numéro) a conforté la place du SSF tout en préconisant des évolutions. Le SSF et ses équipes sont en train de s’approprier le plan d’actions qui en résultera. Encore de belles missions en perspective pour qui veut se confronter au réel dans le naval !

    
Guillaume de Garidel, IGA
Guillaume de Garidel (X88, ENSTA) a commencé sa carrière à Cherbourg sur la construction du SNLE Le Triomphant, puis à Brest dans l’entretien des SNLE. Après un passage à l’international de 2004 à 2010,il a dirigé DGA Techniques hydrodynamiques puis l’UM (et le programme d’ensemble) Cœlacanthe. Chargé de la zone Asie Pacifique à la direction du développement international en 2017, il est directeur central du service de soutien de la flotte depuis mars 2018.
 

 

 

 
Jean Prudhomme, ICA
Après s’être occupé de l’entretien courant des SNLE au SSF de Brest, Jean Prudhomme a rejoint la DGA en 2010 et travaillé sur différents programmes de sous-marins avant de lancer le programme «Flotte logistique» en coopération avec l’Italie. Il est depuis février 2019 sous-directeur technique du SSF.
 

 

LES IA AU SSF : APPRENDRE ET SERVIR AVEC PASSION ! 


 

Le Patrouilleur de Haute Mer (ex-aviso) LV Le Hénaff en rade de Brest 

Un passage au SSF apporte un éclairage complémentaire précieux par rapport aux postes en EPDP à la DGA. Outre ceux de la chaîne de direction, plusieurs métiers sont proposés aux IA : 

- architecte, c’est-à-dire responsable technique de l’entretien d’une famille de navires auprès d’un responsable d’opération (RO) ; 

- IRB (ingénieur responsable de bâtiments) auprès d’un RO : équivalent de manager à la DGA, avec généralement une connotation technique supérieure ; 

- responsable d’opération (équivalent de directeur de programme). 

La symbiose avec les marins représente l’une des richesses du service : les IA apportent leur connaissance du monde de l’armement et des enjeux de la conduite de programme tandis que les marins, dotés eux aussi d’une solide culture d’ingénieurs, sont redoutablement bien formés et entraînés et possèdent une haute maîtrise de leurs installations. On redécouvre ainsi à quoi servent les cours longtemps oubliés d’architecture navale, d’hydrodynamique et de mécanique des structures, de physique nucléaire ou de chimie… 

La confrontation journalière aux attentes des équipages et états-majors – rarement timides ! – aiguise le sens du service tout autant que la capacité de négociation dans les 2 sens : l’IA au SSF se situe en arbitre entre l’industriel et les forces, et ce de manière concrète puisqu’il est quasi-quotidiennement sur le chantier ou à bord. 

Le MCO se caractérise également par une forte exigence de réactivité, qui ne doit pas occulter la capacité à conserver du recul et à avancer sur les sujets de fond. Chaque jour apporte son lot de surprises, à traiter dans l’heure ou au mieux dans la semaine. Ces rebondissements perpétuels sont source de stimulation et constituent la façon la plus efficace d’apprendre le rôle et le fonctionnement des systèmes et équipements embarqués. 

Voici quelques exemples de sujets actuellement traités par les ingénieurs du SSF issus de la DGA, en lien avec leurs homologues de la DO et de la DT : 

- Dans quelles conditions peut-on faire naviguer les avisos – rebaptisés patrouilleurs de haute mer mais pas rénovés pour autant – qui, légèrement sous-dimensionnés et conçus pour 25 ans, approchent des 40 ans après une vie remplie à se faire secouer dans tous les sens, et dont la coque se révèle bien fatiguée ? 

- Sur la base du retour d’expérience de la dernière décennie, peut-on optimiser drastiquement le rythme des arrêts techniques des frégates « Horizon » pour l’harmoniser avec le calendrier de leur rénovation à mi-vie tel qu’envisagé par l’UM NAV, en coopération avec l’Italie ? 

- Comment concilier l’entretien des actuels sous-marins nucléaires d’attaque (SNA), vieillissants et progressivement retirés du service, avec l’arrivée de successeurs autrement plus performants (programme Barracuda) et au rythme d’entretien fort différent, dans un contexte de refonte des infrastructures nucléaires du port de Toulon, sans dévier du cadrage budgétaire ? 

Tous les goûts peuvent être servis !

 

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