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Missile Avanguard russe
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01 mars 2020

Missiles du futur : les développements d'armes hypervéloces

Publié par Arthur Debat, chargé de mission défense antimissile à la DGRIS | N° 120 - Nouvelles menaces, nouvelles opportunités

Le 1er mars 2018, le Président russe Vladimir Poutine présentait en grande pompe lors du « discours du Manège » plusieurs armes hypervéloces en développement ou en projet dans le pays. Cet événement a participé à révéler les discussions jusque-là confinées sur ces nouvelles formes de missiles vues comme potentiellement capables de modifier les équilibres stratégiques. Un an et demi après, le 1er octobre 2019, le défilé militaire tenu en Chine pour célébrer les 70 ans du régime communiste a permis d’observer un planeur chinois d’un genre nouveau (le DF-17).


Où en sommes-nous dans le développement de ces armes nouvelles ? De quels systèmes parle-t-on au juste ? Et surtout, quel peut être leur impact sur les équilibres stratégiques ?

Avant d’aborder les systèmes, l’hypervélocité mérite une courte définition. Les armes hypervéloces cumulent une vitesse hypersonique (au-dessus de Mach 5¹), une agilité rendant leur trajectoire non prédictible durant une bonne partie du vol, et une précision importante en fin de vol. La vitesse ne suffit pas à faire la différence face aux défenses antimissiles, les missiles balistiques actuels étant largement hypersoniques mais sur une trajectoire prédictible². La mise en défaut des systèmes de défense antimissiles actuels par ces systèmes via des trajectoires non balistiques apporte une nouveauté.

Planeurs et missiles de croisière hypervéloces : deux systèmes à distinguer

Deux familles de systèmes entrent aujourd’hui dans la catégorie des nouvelles armes hypervéloces : les planeurs et les missiles de croisière. Le planeur est dérivé d’un corps de rentrée de missile balistique (non propulsé donc) d’une forme particulière lui permettant de planer pendant plusieurs centaines à plusieurs milliers de kilomètres, selon la puissance du propulseur qui le met à poste. Le missile de croisière hypervéloce est un engin propulsé du début à la fin de son vol par un « superstatoréacteur », moteur lui permettant d’atteindre des vitesses hypersoniques.

Si la maturité technique des planeurs est proche (Russie, Chine et Etats-Unis disposeront bientôt de ces armes), la mise au point du moteur à superstatoréacteur est très complexe et ne permettra vraisemblablement pas une mise en service dans les cinq années à venir. Une fois opérationnels, ces missiles iront donc très loin, très vite, tout en ayant une capacité de changement de direction³ pendant le vol rendant difficile l’estimation précoce de la cible visée, compliquant d’autant la diffusion de l’alerte et la défense.

L’hypervélocité, apanage actuel des puissances majeures

Le nombre d’Etats ayant les moyens financiers, technologiques et industriels en plus de la volonté politique de concevoir ce type de vecteur est très limité. En plus des Etats-Unis, de la Russie (de l’Inde&sup4; par extension) et de la Chine, leaders dans ce domaine, le Japon et la France se sont lancés dans des programmes en 2019. La Ministre des armées, Mme Florence PARLY, a lancé en mai 2018 le stade d’orientation du programme de missile de croisière aéroporté (l’ASN4G), missile hypervéloce remplaçant de l’ASMP-A. Elle a également annoncé en février 2019 le lancement d’un projet de démonstrateur de planeur hypersonique (V-MAX).

Planeur chinois DF17

Ces développements illustrent le caractère stratégique de ces armes, puisqu’exclusivement menés par des Etats dotés de l’arme nucléaire ou percevant une menace régionale très importante (Japon).

« La possibilité pour un état ne disposant pas d'armes nucléaires de posséder un vecteur quasi-invulnérable »

 

Si ces missiles étaient développés uniquement dans une logique de dissuasion nucléaire, les implications stratégiques seraient limitées : une arme nucléaire capable de pénétrer de manière quasi-certaine les systèmes de défense antimissile participe de la stabilité stratégique. Cela renforce le poids du glaive face au bouclier. Ce qui pose question pour les équilibres internationaux est la possibilité pour un Etat ne disposant pas d’armes nucléaires de posséder un vecteur quasi-invulnérable. Dans un conflit l’opposant à un adversaire nucléaire, les risques d’escalade seraient plus importants.

La course actuelle pour le développement des armes hypervéloces repose largement sur la perception américaine d’un retard dans ce domaine face à la Chine (et subsidiairement la Russie) pouvant amener à une rupture stratégique. Cette rupture n’a pas eu lieu pour le moment. Tant que le « club » hypersonique ne sera composé que d’Etats détenteurs de l’arme nucléaire, les risques stratégiques inhérents à ces armes seront limités. A l’inverse, l’hypothèse d’une prolifération de ces systèmes vers des Etats non nucléaires serait préoccupante.

Des zones d’ombres opérationnelles à éclaircir

Plusieurs éléments d’incertitude persistent sur les capacités de ces armes pour frapper une cible mobile. La Chine a notamment fait de l’hypervélocité une priorité dans une logique de missiles « tueurs de porte-avions ». Les doutes quant à la possibilité de frapper une cible mobile à des vitesses au-delà de Mach 10 avec un planeur parfaitement précis sont nombreux&sup5;. Malgré tout, ces zones d’ombres ne pourront être éclaircies que lorsque la mise en service de ces armes sera plus proche – et que des essais plus précis auront été effectués.

Un encadrement juridique international irréaliste

L’Allemagne a fait de l’interdiction des armes hypervéloces un objectif de son agenda de désarmement. Cette position semble difficile à tenir, la proximité des technologies civiles et militaires rendent les développements hypervéloces inéluctables. De plus, l’Europe court le risque d’être le seul ensemble géographique à respecter des contraintes dans ce domaine tant il est acquis qu’Etats-Unis, Chine et Russie poursuivront leurs projets. Cette forme de « naïveté » face aux documents internationaux n’est pas acceptable dans un monde où les traités s’écroulent (Traité sur les forces nucléaires intermédiaires) ou sont en grande difficulté (New Start, TNP, CIAC/CIABT (armes chimiques et biologiques), Ciel Ouvert pour ne citer qu’eux).

Les missiles hypervéloces en développement ne sont donc pas un « game changer » par nature. Leur intégration dans les moyens de la dissuasion nucléaire est souhaitable et logique. Dans une logique de frappe conventionnelle, ils offrent de nouvelles options profitant de leur vitesse, de leur précision et surtout de leur capacité de manœuvre. La France souhaite se donner les moyens de de maîtriser cette technologie pour en tirer si besoin les enseignements nécessaires à la pérennité de la dissuasion nucléaire.

 

Vue d’artiste d’un projet US Lockheed Martin

Les essais prévus l’an prochain du planeur Avanguard russe ainsi que de plusieurs projets américains ne manqueront pas d’alimenter la réflexion sur le potentiel stratégique de ces objets. Si les changements prévisibles dans les équilibres stratégiques sont limités, le poids psychologique de ces armes est indéniable. A l’image du missile balistique durant le XXème siècle dont le poids politique dépassait largement l’efficacité militaire, les missiles hypervéloces de demain signifieront l’obtention d’une place dans la « cour des grands » que peu de pays peuvent s’offrir.

 

1. 5fois la vitesse du son, soit 1,7km/s ou 6200km/h environ

2. C'est cette prédictibilité de la trajectoire qui est le fondement de toutes les techniques de défenses antimissiles longue portée actuelles

3. Capacité limitée mais qui suffit à rendre la trajectoire très difficile à prévoir

4. L'Inde est un cas particulier puisqu'elle développe conjointement avec la Russie le missile de croisière hypersonique BrahMos mais ne dispose pas de programme souverain

5. Quid de la désignation d'objectif à une vitesse où un plasma d'énergie et de chaleur empêche toute communication ?

 

    
Arthur Debat
Arthur Debat est chargé de mission «défense antimissile» à la DGRIS et traite en parallèle de l’émergence des systèmes hypersoniques. Après avoir effectué ses études à l’Université Jean Moulin Lyon 3 en double licence droit et sciences politiques puis en master 1 et 2 de relations internationales, sécurité et défense, il intègre le ministère des Armées en janvier 2018. Il a remporté le Prix Défense et Sécurité Nationale 2018 doté par le Gouverneur militaire de Lyon avec son mémoire de recherche axé sur «Les différentes formes de rationalité dans la prise de décision en politique internationale.
 

 

Auteur

Arthur Debat, chargé de mission défense antimissile à la DGRIS
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