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Antoine Guyot, co-fondateur de Jimmy Energy
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20 octobre 2023

CHALEUR INDUSTRIELLE DÉCARBONÉE ET COMPÉTITIVE : JIMMY RÉINVENTE LE NUCLÉAIRE
INTERVIEW D’ANTOINE GUYOT, CO-FONDATEUR ET CEO

Cofondée en 2020 par Antoine Guyot (X 2013) et Mathilde Grivet (HEC 2018), Jimmy (www.jimmy-energy.eu) est une start-up française qui réinvente l’utilisation de la fission nucléaire pour décarboner la chaleur industrielle. Jimmy se présente comme concepteur et opérateur de générateurs thermiques fondés sur des microréacteurs nucléaires (puissance de 10 MWth) afin de fournir aux industriels de la chaleur décarbonée et compétitive par rapport à la chaleur fossile.
Mise en service d’un premier démonstrateur industriel chez le premier client : 2026.


La CAIA : Quels ont été les éléments déclencheurs de la création de Jimmy, sachant que vous n’aviez aucune expérience dans le domaine du nucléaire ?

Antoine Guyot : L’idée de Jimmy s’est fait jour après ma première expérience en sortie d’école au sein d’un cabinet de conseil en stratégie dans le domaine énergie-climat, avec l’envie d’entreprendre et de créer, sur un fond de passion pour la science. Une analyse d’ensemble des consommations énergétiques et des solutions techniques appropriées m’a conduit à identifier le besoin de chaleur et la pertinence du nucléaire pour celle-ci.

En effet, les coûts du nucléaire de puissance se concentrent fortement sur la réalisation de la centrale et la conversion électrique, la chaudière nucléaire et l’uranium représentant une part relativement faible du coût de ces installations de puissance. Je me suis alors demandé si on ne pouvait pas, pour d’autres marchés, revisiter les coûts pour générer une chaleur moins chère que celle produite par une chaudière à gaz. Le marché français représente actuellement une opportunité compte tenu du prix élevé de l’énergie, de la mise en place de quotas de CO2 en ligne avec les objectifs de décarbonation en 2030 et 2050, sachant qu’il existe un savoir immense sur le nucléaire, en France et à l’international.

La formation d’ingénieur est magnifique car elle donne la possibilité de créer. Je me suis intéressé à l’entreprenariat dès mes études car c’est un formidable moment pour réfléchir à de nouvelles solutions. Et donc quand je me suis focalisé sur le nucléaire, ma curiosité scientifique naturelle m’a conduit à creuser et à proposer quelque chose de différent.

La CAIA : Quels sont les caractéristiques principales du générateur nucléaire HTR que vous avez sélectionné ?

AG : Toute notre démarche repose sur la volonté d’adapter des technologies existantes à un nouveau marché. Ainsi, quand nous avons commencé, nous avons demandé à plusieurs experts ce qui pouvait être utilisé pour la chaleur et tous nous ont fait converger vers le « High Temperature Reactor » (HTR).

Vue schématique d’un HTR

Vue schématique d’un HTR

Ce type de réacteur est assez ancien et a connu plusieurs réalisations fructueuses en Allemagne, aux États-Unis et en Chine. Son principe est identique à celui des autres réacteurs à neutrons thermiques : la cuve rassemble du combustible à base d’uranium enrichi, un modérateur qui freine les neutrons et un caloporteur qui permet de récupérer la chaleur. Dans le cas du HTR, le combustible se présente sous forme de particules Triso, le modérateur se compose de blocs de graphite, et le fluide caloporteur est l’hélium.

Le HTR connait un essor nouveau en ce moment au niveau des microréacteurs car il présente deux intérêts majeurs : d’une part il fonctionne avec un cœur relativement chaud permettant au caloporteur d’atteindre autour de 600°C, ce qui pour les applications calogènes est plus intéressant que les chaudières à eau limitées à 300 degrés. D’autre part il a une sûreté intrinsèque, ce qui signifie que le réacteur seul suffit à l’évacuation de sa puissance résiduelle et donc qu’il ne peut pas fondre.

En termes opérationnels, le générateur Jimmy qui sera téléopéré, est conçu pour une durée de vie d’une vingtaine d’années, sans changement du cœur, avec des opérations de maintenance classiques qui s’intègrent dans le cycle de maintenance de l’industriel, sans perturber sa production.

La CAIA : De quel retour d’expérience disposez-vous sur le combustible à particules et comment avez-vous appréhendé la fabrication du cœur et la gestion des déchets en fin de vie opérationnelle ?

AG : Le combustible à particules est étudié depuis les années 60. Les différentes expérimentations de ce combustible, qui consiste en une bille de 400 µm de diamètre d’oxyde d’uranium recouverte par dépôt vapeur de couches céramiques, ont permis d’aboutir à la particule « idéale ». Celle-ci a été testée pendant une succession de campagnes d’irradiation lors des 20 dernières années, ce qui a permis de définir une enveloppe de qualification large sur laquelle beaucoup de start-ups américaines s’appuient. C’est sur ce retour d’expérience que Jimmy fonde la conception du cœur de son générateur.

Pour la gestion des déchets, notre approche est la même que pour la conception : utiliser l’existant. Ainsi les filières actuelles de l’ANDRA peuvent accueillir tous les déchets du générateur, à l’exception des particules Triso. Pour celles-ci, nous pouvons utiliser dans un premier temps des équipements existants d’Orano pour les stocker. Puis, en fonction de l’avancée de Jimmy, deux possibilités s’offrent à nous : soit les broyer et les traiter sur le site d’Orano/La Hague avec un procédé déjà éprouvé, soit les vitrifier et les enfouir, sachant que les particules constituent déjà par nature un moyen de stockage à long terme.

La CAIA : Comment vous assurez-vous de disposer d’une chaîne de fournisseurs à la hauteur de vos ambitions techniques et calendaires, en cohérence avec les exigences du monde du nucléaire ?

AG : Notre stratégie a toujours été de rencontrer des fournisseurs potentiels avant de concevoir, afin d’adapter notre dessin à leur capacité de réalisation. Par ailleurs, nos enjeux de sûreté notablement moins élevés que sur le nucléaire de puissance nous permettent d’élargir les fournisseurs possibles. Par exemple sur les échangeurs ou les tuyauteries, nous pouvons utiliser des codes de conception standards de l’industrie conventionnelle.

La CAIA : Comment traitez-vous les enjeux de sûreté nucléaire et de sécurité ? Comment comptez-vous vous assurer de l’acceptation de ce générateur par les riverains du site industriel concerné ?

AG : Pour traiter ces enjeux, nous sommes repartis des exigences générales définies par l’Agence Internationale de l’Energie Atomique en les déclinant sur un objet différent des centrales classiques. Cette démarche de sûreté et de sécurité a été présentée le plus tôt possible à l’ASN et l’IRSN pour s’assurer que notre démarche était compatible avec la règlementation française.

Les différents circuits et échangeurs

Vue d’ensemble - Emprise au sol :12m x 8m/H :15m

Concernant l’acceptabilité locale des riverains, la difficulté principale résulte de l’absence de connaissance du nucléaire qui est exclu de notre quotidien. Ainsi notre volonté est d’être le plus transparent et pédagogue possible pour expliquer pourquoi le générateur ne présente pas de danger particulier et pourquoi il est intéressant pour l’usine du premier client. En particulier, il permet de diminuer la pollution de l’air, de décarboner l’activité et de renforcer la compétitivité économique de l’industriel sans apporter d’inconvénient.

La CAIA : Est-il réaliste de présenter un calendrier directeur qui prévoit une première divergence en 2026, soit seulement 4 ans après la revue de conception préliminaire ?

AG : Pour produire et mettre en service un réacteur nucléaire, la réglementation et l’industrialisation constituent deux chemins critiques parallèles : en matière de réglementation, il est difficile d’anticiper précisément les délais, mais compte tenu de la simplicité de notre installation, une durée de 2 ans et demi nous paraît pertinente pour valider la sûreté. Quant aux industriels, nous sommes dans les temps face aux délais annoncés.

Vue d’ensemble - Emprise au sol :12m x 8m/H :15m

Les différents circuits et échangeurs

La CAIA : De quelles compétences vous êtes vous entouré pour garantir le succès de Jimmy ?

AG : Afin de réussir à créer une ingénierie nucléaire moderne, nous avons orienté notre recrutement pour disposer à la fois de profils expérimentés et de profils jeunes, prometteurs, à l’aise avec les outils de programmation. En effet, afin de concevoir au plus vite et avec les standards qualité les plus exigeants, toute la conception a été réalisée dans une plateforme interne codée à l’aide des outils traditionnellement utilisés dans le monde du software.

Notre entreprise, qui compte aujourd’hui une quarantaine de salariés, se révèle très attractive pour de jeunes ingénieurs qui ne sont pas naturellement intéressés par les grandes entreprises, qui sont très sensibles aux impératifs écologiques et apprécient de voir une concrétisation rapide de leurs travaux.

La CAIA : A quels types d’industriels s’adresse votre générateur Jimmy ?

AG : Le générateur Jimmy s’adressera dans un premier temps aux industriels consommateurs de vapeur à moins de 450°C. Cela correspond principalement aux papetiers, aux chimistes et aux acteurs de l’agro-alimentaire. Nous avons 15 lettres d’intention pour notre générateur et nous commençons aujourd’hui à sélectionner les prochains clients ;

La CAIA : La Défense peut-elle y trouver un intérêt ?

AG : Complètement, c’est un des usages fortement regardés du côté des États-Unis. Le microréacteur mobile constitue un atout sur un théâtre d’opérations pour se passer de ravitaillement. En particulier, les réacteurs à sûreté intrinsèque et à particules de combustibles sont naturellement résilients dans des environnements inhospitaliers.

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