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Mise à l’eau du drone sous-marin HUGIN 6000m de la société KONGSBERG depuis le bâtiment hydro-océanographique Beautemps-Beaupré – (© FOSIT - Octobre 2021)
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28 mars 2022

DES NAVIRES, DES DRONES ET … DES HOMMES !
AU SERVICE DE L’HYDROGRAPHIE ET DE L’OCÉANOGRAPHIE

En renouvelant sa flotte hydro-océanographique avec des technologies en rupture, en mixant bâtiments conventionnels et drones, la France se dote des moyens cohérents avec ses ambitions maritimes. Elle offre à l’industrie nationale une opportunité supplémentaire de maintenir son leadership dans le domaine de la construction navale et de structurer une offre de nouveaux services, compétitifs et alignés sur la tendance internationale.


Tout un programme

A l’origine il s’agissait de renouveler 3 bâtiments de second rang, les Borda, La Pérouse et Laplace. Des réflexions plus globales ont rapidement transformé ce qui relevait d’abord d’une simple gestion d’obsolescence en un programme à effet majeur.

La capacité hydrographique et océanographique futur (CHOF) fait l’objet d’un programme mené par la DGA, l’EMA, l’EMM et le Shom. Présentée dans ses grandes lignes à la Ministre des Armées, celle-ci a décidé d’en lancer le stade de préparation en 2019.

En accompagnant la montée en puissance des Armées, en s’insérant dans un dispositif d’armée qui se veut complet, CHOF a vocation à doter la France d’une capacité souveraine, moderne et efficiente de collecte d’informations à la mer. Le programme doit notamment délivrer en tout temps, en tous lieux et dans le tempo des opérations des informations qui feront la différence sur le terrain. CHOF sert la Marine, les Armées, et les services de l’État en charge de la sécurité ou porteurs des PPML.

Changement de décor

Objet de toutes les convoitises, tout en étant réputée difficile voire agressive, la mer a régulièrement malmené les hommes et les équipements, augmentant ainsi largement le coût des campagnes. A ces contraintes bien connues de la communauté maritime se sont peu à peu ajouté des défis nouveaux :

-  Dans un environnement globalement dégradé, avec des tensions militaires croissantes et palpables, la nécessité d’être plus réactif, plus discret et de protéger davantage nos bâtiments est plus prégnante ;

-  Les zones d’intérêt de la France se sont étendues bien au-delà de nos ZEE jusqu’à couvrir près d’1/4 de l’océan mondial (90/360 millions km2), de nouveaux théâtres ont ainsi été ouverts dans le grand Nord et jusqu’en Asie du Sud Est ;

-  La maîtrise des grandes profondeurs requiert de compléter les mesures faites depuis la surface par des mesures plus fines, en se rapprochant du fond, notamment pour des enjeux de surveillance et de préservation des espaces sous-marins.

Des essais probants de drones

Pour résoudre cette nouvelle donne, compte-tenu d’objectifs de réactivité et de productivité accrues dans la collecte des données, CHOF se doit d’explorer les nouvelles technologies disponibles. Les drones s’imposent par la qualité et le volume de données qu’ils permettent de récolter y compris dans des zones difficilement accessibles.

Le spectre des informations à recueillir est vaste, du littoral vers le large, et dans toutes les dimensions. Tous les types de drones sont concernés, chacun d’eux devant faire la preuve de sa parfaite adéquation aux missions prévues.

La recherche de la Minerve en juillet 2019, avec le concours d’une société privée spécialisée dans l’investigation sous-marine, avait mis en évidence la nécessité de disposer en propre d’une capacité à explorer des fonds supérieurs à 2000m en complète autonomie. Des essais des drones sous-marins A18 et HUGIN des sociétés française ECA et norvégienne Kongsberg capables de cartographier et d’observer des détails jusqu’à respectivement 3000 et 6000m ont été réalisés tout au long de l’année 2021 depuis les bâtiments Beautemps Beaupré et Rhône. Ces essais ont permis de valider leur adéquation à l’exploration des grands fonds tout en identifiant les contraintes de mise en œuvre et les dispositions d’architecture à prendre en compte sur les futurs bâtiments de la CHOF pour assurer mise en œuvre et récupération efficaces.

Navigation du drone de surface Drix de la société iXblue en tandem avec le bâtiment hydro-océanographique Beautemps-Beaupré – (© iXblue - Septembre 2020)

En 2020 les drones de surface Drix de la société française iXblue ont par ailleurs démontré leur capacité à démultiplier la collecte d’informations en complément des bâtiments porteurs. A noter que le carénage caractéristique du Drix - rendu possible par l’absence d’habitacle - et l’intégration de ses capteurs en bout de quille, lui permettent d’acquérir des mesures bien moins bruitées que celles obtenues par les moyens classiques. Cette qualité accélère aussi le traitement de données, plus facile et plus rapide d’un facteur 3 à 10. Cela est particulièrement bienvenu pour faire face aux volumes massifs de données à traiter par ces nouveaux engins.

En plus de performances déjà bien reconnues - éloignement du porteur des menaces potentielles, discrétion, sobriété énergétique… les drones apportent les performances espérées en hydrographie et en océanographie, en termes d’endurance à la mer et de gains de productivité, dans des conditions de mer plus difficiles que celles permises par les vedettes hydrographiques actuelles.

Préparer la cohabitation

La navigation des drones est régie par des règlements qui peuvent considérablement réduire leur emploi. Leur coût et leur relative facilité d’utilisation conduisent à une multiplication qui peut rapidement interpeller le législateur en saturant un espace maritime ou aérien déjà encombré d’autres activités. En sus de considérations liées à la sécurité des biens et des personnes, les drones présentent un caractère intrusif, voire anxiogène, qui complique les autorisations sur le territoire national et peut condamner leur usage à l’étranger. Cependant les progrès d’autonomie décisionnelle des drones laissent espérer que la législation à leur égard évolue rapidement dans un sens favorable et qu’ils se diluent dans le trafic et les activités courantes. Le programme CHOF aux côtés de l’industrie veille particulièrement aux évolutions réglementaires.

L’approche adoptée dans le programme CHOF se veut pragmatique et incrémentale, permettant une appropriation progressive par les équipages, une redistribution des rôles et l’évolution des métiers. L’appréhension initiale, liée à l’emploi de moyens très en rupture, cède ainsi vite la place à la curiosité et à l’engouement des équipes de la Marine et du Shom.

Dans ses premiers retours d’expérience, le Shom fait aussi le constat d’une augmentation de la complexité, certes masquée par une intégration poussée et des IHM simplificatrices, mais intrinsèque aux technologies mises en œuvre. Le maintien de l’homme au sein de cet ensemble de systèmes sophistiqués et très intriqués est primordial : pour diagnostiquer les pannes, réparer et conserver de la disponibilité, lorsque des décisions impliquent une prise de responsabilité humaine, ou pour mobiliser des expertises ou des intuitions qu’aucune intelligence artificielle ne parviendra à singer.

Car la mer et les hommes malmèneront les drones, sans surprise, et nous serons toujours responsables de ce que nous aurons apprivoisé.

A quel horizon ?

Début 2023 différents scenarii capacitaires, complets mais d’ambition variable, seront proposés au travers d’un dossier de choix qui s’appuiera sur les résultats des essais menés en phase de préparation du programme CHOF.

Les technologies sont là même s’il reste quelques verrous à lever, comme la transmission acoustique et l’autonomie décisionnelle. Ce sera aussi une opportunité pour la recherche et l’innovation industrielle.

2025 signera le lancement en conception et en réalisation de CHOF. Au titre de la capacité socle de CHOF la mise en service d’un premier navire et de ses drones est planifiée en 2027, un second exemplaire devrait rapidement suivre en 2028.

 

 

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Laurent Louvart, ICA, chargé de la valorisation et du transfert des nouvelles technologies au SHOM

Après une spécialisation en mathématiques et un diplôme de l’École Supérieure d’Électricité, Laurent LOUVART entreprend des études supérieures en informatique. En poste au Shom depuis 1992, au terme d’un parcours complet en hydrographie, il est actuellement chargé de la valorisation et du transfert des nouvelles technologies. A ce titre il participe au programme de renouvellement des bâtiments hydrographiques et océanographiques opérés par le Shom, en coopération avec la Direction Générale de l’Armement, la Marine nationale et les Armées.

 

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