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Pierre-Eric POMMELLET
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01 mars 2018

LA DÉFENSE AVEC PASSION

Corps de l’Armement : La parole à Pierre-Éric Pommelet, ICA, Directeur général, Opérations et Performance du groupe Thales

 

Avec un début de carrière à la DGA et en cabinet ministériel, Pierre-Eric Pommellet a pris un virage industriel qui l’a conduit jusqu’aux hautes sphères d’une grande entreprise de défense. Il a pu observer les transformations de ces dernières années conduisant à devoir maîtriser la complexité dans tous les domaines (organisations, réglementations, technologies, systèmes de systèmes).


Je voudrais commencer ce propos en reconnaissant que j’ai beaucoup reçu du corps de l’armement. Issu d’une famille d’ingénieurs du génie maritime, mon grand-père, de l’armement terrestre, mes oncles, et avec un père ingénieur des ponts dont le premier job a été de diriger le chantier de l’Ile longue aux travaux maritimes de Brest, j’ai bercé ma jeunesse dans les systèmes de défense et leurs technologies. Sup’Aéro aura été deux années de bonheur. Tout d’abord l’apprentissage du pilotage d’avion, que je pratique toujours assidûment. Puis la découverte des sciences sous-jacentes aux techniques aéronautiques, comprendre comment fonctionnent les systèmes aéronautiques et spatiaux, participer à l’aventure. Apprendre la navigation inertielle et le filtrage de Kalman dont je me suis fait une spécialité. La camaraderie avec mes amis de l’armement et avec les élèves de Sup’Aéro, passionnés et toujours prêts à célébrer toutes sortes de succès, ensemble..

Le corps de l’armement m’a ensuite permis d’aller passer une année de spécialisation en aéronautique au MIT de Boston, expérience de la diversité, professeurs encore dans les rêves des années Apollo, début de l’internet et poursuite d’un apprentissage scientifique de très haut niveau. Que du bonheur. Apprentissage de l’international aussi …

Mon début de carrière est très technique, dans un établissement aujourd’hui fermé, le LRBA de Vernon, mais dont les activités ont été reprises et développées depuis à DGA MI (à Bruz). Navigation des SNLE (Sous-Marin Nucléaire Lanceur d’Engin), alignement à la mer des centrales de navigation du Rafale sur le Charles de Gaulle, et la découverte d’un système qui allait révolutionner le positionnement et tout simplement révolutionner le monde, le GPS. Avec ma petite équipe de l’époque, nous avons fait découvrir à la DGA et aux mondes des armées l’impact qu’aurait le GPS dans nos systèmes d’armes et avons porté notre établissement à être le centre technique pilote de la DGA sur la radio navigation par satellites. Déjà les prémices de Galileo... Apprentissage du management, des programmes d’armement, de la maîtrise des coûts et des délais, de la relation entre la DGA et l’industrie.

Après un passage chez DCNS, Naval Group aujourd’hui, notamment sur le programme Horizon, (apprentissage de la coopération), le corps de l’Armement m’a permis de rejoindre un cabinet ministériel en l’occurrence celui des PME du Commerce et de l’Artisanat de Jean-Pierre Raffarin. Deux années passées au service du monde politique, apprentissage de l’État et de son fonctionnement au sommet, de l’interministériel, du rôle des médias, de la force du verbe. Découverte aussi de l’industrie des PME, de la relation entre des acteurs de la « supply chain », des problématiques d’investissement, de formation, d’emploi. Des difficultés aussi, des plans sociaux et leurs conséquences. 

Au terme de dix années particulièrement riches qui m’ont donné l’occasion de vivre plusieurs vies avec des temps de transition courts, et à chaque fois un encouragement à réaliser mes projets et mes ambitions, j’ai saisi une opportunité de rejoindre le groupe Thales, avec l’aide de la Mission Rayonnement. Je n’ai jamais quitté Thales depuis, et ai maintenant l’honneur de contribuer directement à sa performance aux côtés de son PDG Patrice Caine, et étant resté dans le domaine des systèmes de défense, je n’ai jamais cessé d’être en contact avec le ministère des Armées et avec mes amis et collègues du corps de l’armement. La durée dans le temps de nos systèmes d’armes, leur performance largement démontrée dans les engagements militaires de notre pays, leur doivent beaucoup. La conduite des programmes d’armement. en France, à laquelle contribuent grandement les ingénieurs de l’armement, est un modèle dans le monde de la défense, je l’ai maintes fois constaté ces dernières années.

Quelques exemples qui m’ont tout particulièrement marqué : Le déploiement du GPS a mis en avant les forces mais aussi les dangers d’un tel système. La DGA a très tôt compris la nécessité de travailler sur les technologies de résistance au brouillage et au leurrage du système afin de rendre plus robuste nos systèmes d’armes en environnement de combat (« NA-VWAR »). Ceci a conduit très tôt aussi le ministère à engager la France et l’Europe sur le développement de Galileo, bientôt en service, et qui donnera à l’Europe un niveau de souveraineté indispensable dans le domaine.

De même, les développements technologiques qui sous-tendent la performance de l’avion Rafale. La France est le seul pays avec les USA qui a su mettre en service des technologies d’antenne active en bande X pour la fonction combat, maîtrisant tout depuis les composant en AsGa (Arséniure de Gallium) jusqu’aux millions de lignes de codes nécessaires aux fonctions « multi-rôle » du système. Pour l’industrie, avoir des ingénieurs de l’armement ambitieux a été d’une aide considérable, et c’est bien par un dialogue constant et une forte compréhension mutuelle que nous avons pu prendre ce virage vers les systèmes technologiques les plus complexes.

Enfin les systèmes navals dont j’ai eu la responsabilité chez Thales, et notamment l’excellence de la France dans le domaine de l’acoustique sous-marine. La performance de nos sonars contribue pleinement à la mission dissuasion et à la qualité des offres à l’export de Naval Group.

De même, j’ai pu observer ces vingt dernières années les efforts constants pour construire une industrie de défense forte et performante, autour de la notion de Base Industrielle et Technologique de Défense qui fait partie intégrante de notre stratégie de défense, rappelée encore récemment dans la revue stratégique. Cela recouvre bien sûr les grands groupes, dont Thales, mais aussi un grand nombre de PME de pointe « stratégiques » pour nos équipements actuels et futurs.

Radar à antenne active du Rafale

Et cependant des évolutions seront nécessaires. La révolution numérique qui bouleverse tout sur son passage va imposer de nouvelles règles : comment recetter et valider par des exigences, des systèmes apprenants et des intelligences artificielles ? Comment accepter des cycles de développement de plusieurs années pour des systèmes informatiques alors que les obsolescences se comptent aujourd’hui en mois ? Comment cyber-protéger des systèmes qui seront de plus en plus ouverts et communicants ? Comment concevoir, en coopération, des systèmes de mission ultra-performants, ultracommunicants, ultra-sécurisés et en même temps ouverts vers le monde extérieur et les technologies issues du monde civil ?

La France aura besoin plus que jamais de compétences d’ingénieurs de très haut niveau au cœur de ses processus d’acquisition de défense, partageant avec l’industrie la maîtrise des innovations technologiques au service des innovations d’usage, capables de construire des coopérations pragmatiques et compétitives, européennes bien sûr, mais aussi au-delà des frontières de l’Europe (Royaume-Uni – Brexit oblige... –, Inde, Australie, Moyen Orient...).

Cette maîtrise d’ouvrage d’excellence, assise sur une expertise solide, sera la garantie d’une différence au combat, de coopérations et de projets à l’exportation réussis, et d’une industrie performante et créatrice de valeur pour notre pays. Il y aura aussi besoin que certains de ces ingénieurs puissent passer vers le monde industriel, de manière à bien comprendre les rouages étatiques, et assurer une compréhension mutuelle transparente. Cela pose à l’évidence la question des passerelles, encadrées bien sûr, entre ces deux mondes. Pour avoir moi-même effectué ce passage, je sais combien de difficultés apparemment insolubles ont pu être aplanies par la connaissance mutuelle et les valeurs communes. Les 50 ans du corps de l’armement ont permis à notre pays de construire une capacité militaire couvrant l’ensemble des composantes des forces, avec des systèmes au meilleur rang mondial. Nous pouvons en être fiers. Pour les 50 ans qui viennent, je forme le vœu que le corps de l’armement conserve toute son ambition et sélectionne, forme et propose des carrières à des ingénieurs qui prendront en charge les nouveaux défis à venir, que ce soit l’intelligence artificielle, la robotique, les biotechnologies et celles dont on ne parle pas encore... C’est un capital précieux pour la défense, sur lequel nous devrons veiller avec passion.

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