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Salle de controle informatique
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06 octobre 2022

LA GOUVERNANCE DES PROJETS NUMÉRIQUES AU MINARM
GALERE OU MISSION ?

Construire nos systèmes d’information autrement : le défi du passage en mode produit de l’État


Les systèmes d’information et de communication (SIC) de la défense comprennent l’ensemble des infrastructures informatiques et des logiciels permettant de collecter, traiter, transmettre et stocker sous forme numérique les données qui concourent aux missions du ministère des Armées dans ses emprises permanentes et sur les théâtres d’opérations.

Outre les postes de travail et terminaux mobiles des utilisateurs, on y trouve les réseaux filaires de desserte et de transport, les réseaux radio et satellitaires, les datacenters, les systèmes d’information métier, les centres de supervision, et bien sûr de multiples interfaces permanentes ou intermittentes avec nos systèmes d’armes et avec les réseaux tiers, ce nouvel espace commun appelé « cyberespace ». Tout cela constitue un écosystème de millions d’objets techniques interdépendants qui doivent fournir un service sécurisé à haute disponibilité tout en évoluant sans cesse.

Le SIC de la défense est un beau spécimen de système dynamique complexe qui devrait passionner les ingénieurs de l’armement… dont je suis pourtant le seul représentant au sein de la DGNUM, entité créée en 2006 sous le nom de DGSIC par notre camarade Jean-Paul Gillyboeuf.

Lorsque je me suis porté candidat au poste de DGNUM en 2020, on m’a dit : « Que vas-tu faire dans cette galère ? » Il faut dire que le domaine est peu coté chez les IA : des technologies majoritairement civiles, une comparaison peu flatteuse avec l’équipement numérique du secteur privé, une relation de travail parfois difficile et tendue entre la DGA et ses clients… tout cela incite à se tenir à distance, ou à se concentrer sur une discipline connexe beaucoup plus noble : la lutte informatique offensive.

Et pourtant, c’est ici que ça se passe !

D’abord, la dualité du domaine numérique est particulièrement stimulante : l’effort mondial de R&D est époustouflant et nous apporte une matière et une ouverture intellectuelles inépuisables. C’est un fabuleux bras de levier pour démultiplier les capacités de nos armées et transformer les organisations, et accessoirement un excellent tremplin pour évoluer vers le secteur privé.

En outre, la singularité des missions des armées nécessite de prendre en compte les enjeux de souveraineté numérique en termes d’autonomie d’emploi, de sécurité informatique (disponibilité, intégrité et confidentialité), de résilience, de maîtrise des architectures et des éléments clés de conception, de sécurité d’approvisionnement. 

D’autre part, les technologies numériques des systèmes critiques, ces traitements embarqués dans les senseurs, effecteurs et contrôles / commandes des systèmes d’armes, présentent de plus en plus de similitudes avec celles des SIC, au point que les enjeux de sûreté de fonctionnement et de cybersécurité doivent désormais s’appréhender globalement.

C’est donc bien l’ensemble des capacités militaires qui doivent s’approprier le « fait numérique », devenu omniprésent dans le champ lexical des principales têtes de chaînes du ministère. Tous les métiers du ministère revisitent leur processus pour plus de performance et d’efficience, les numérisent, automatisent et s’adaptent. En réponse, l’écosystème numérique ministériel doit voir son offre de services numériques et de capacités mutualisées évoluer pour soutenir les projets d’utilisateurs aux attentes toujours croissantes tout en tenant compte des enjeux sociétaux tels que la sobriété numérique.

Une gouvernance rénovée

Le dispositif permettant, sous l’égide de la DGNUM et en concertation avec les trois grands subordonnés (CEMA, DGA, SGA), d’élaborer collégialement les principales décisions et d’en suivre la mise en œuvre, a été profondément remanié en 2021 afin de mieux répondre aux enjeux multiples et prégnants de ce domaine : organisation dispersée, foisonnement de projets attendus avec impatience par les métiers, dette technique croissante, risques cyber, tension sur les ressources humaines.

La nouvelle organisation permet de simplifier les processus décisionnels, de mutualiser les fonctions complexes et transverses et de renforcer les prérogatives des autorités d’emploi, tout en assurant la cohérence transversale (urbanisation et architectures applicative, données, fréquences, sécurité, ressources humaines et financières).

Le modèle retenu s’appuie sur celui des principaux grands groupes, caractérisé notamment par l’existence de DSI (Direction des Systèmes d’Information) ayant un rôle renforcé dans la gestion de leur portefeuille et l’exploitation de leur SI. Il a été adapté au ministère pour tenir compte de sa spécificité, notamment de la singularité militaire.

« LE MODELE RETENU S’APPUIE SUR CELUI DES GRANDS GROUPES »

Une direction des systèmes d’information (DSI) est une direction responsable des SI d’une structure sur tout leur cycle de vie, de la conception au retrait de service, dans une logique de « produit ». Son périmètre, d’action est structuré autour de trois grands rôles : stratège (élaboration de la stratégie d’évolution du SI), partenaire des métiers (réalisation des projets dans le respect du périmètre du budget, des délais, de la performance / qualité), fournisseur de services (garantir de bout en bout l’excellence opérationnelle de tous les services en place).

En pratique le modèle mis en place comprend :

-  3 DSI transverses à vocation ministérielle : DSI Groupe (DGNUM), DSI Socle (DIRISI), DSI Cyber (COMCYBER) ;

-  17 DSI Domaines (11 relevant du périmètre CEMA, 4 du périmètre SGA, 1 du périmètre DGA et 1 de la DRSD) ;

-  l’Agence du numérique de défense (AND), service à compétence nationale rattaché au DGA dont les missions sont de conduire des projets numériques tout au long de leur cycle de vie, de conseiller les armées, directions et services, et de mettre en œuvre la politique industrielle du domaine.

Par ailleurs, la DPID est chargée de proposer la politique ministérielle de sécurité numérique et de contrôler son application. La cohérence capacitaire entre les systèmes d’information opérationnels et de communication, les systèmes d’armes et les infrastructures opérationnelles est assurée par l’EMA et la DGA.

Enfin, en matière de conduite de projet numérique, les méthodes mises en place incitent à la prise en compte raisonnée de l’innovation (passage à l’échelle) et de l’agilité en visant le « time-to-market » : fixer les délais et les coûts impératifs et maximiser la valeur du périmètre fonctionnel et technique accessible dans ce cadre.

Un domaine stratégique

Dans un environnement contesté où les armées sont confrontées à parité voire dans un rapport de force défavorable, où l’outil militaire doit prendre durablement l’ascendant opérationnel, le besoin de connectivité sécurisée est indispensable pour retrouver des marges permettant de conserver la supériorité opérationnelle. Cette supériorité s’appuie sur la maîtrise de l’ensemble du cycle opérationnel, de la phase de recueil permettant 

l’autonomie d’appréciation, à la chaîne d’engagement des effets. Cette compression des temps de décisions, la réactivité et l’adaptabilité accrues des chaînes de commandement combinées à la capacité à pouvoir agir en autonomie, avec des chaînes souveraines de commandement, sont les principaux enjeux d’une connectivité renforcée.

La connectivité permet le combat collaboratif inter milieux et s’étend à l’interopérabilité interarmées et interalliés. Elle repose sur la notion de « données au centre », en particulier sur leur transfert, leur traitement et leur gouvernance. Elle impose des mécanismes de cloud, et des algorithmes d’IA répondant aux critères du combat collaboratif de fusion des données des capteurs et d’amélioration de la résilience. Elle nécessite un fonctionnement de bout en bout adapté aux flux massifs de données. Elle prend en compte la capacité de passer de niveaux de classification différents, de ministères ou de nationalités différents au travers de passerelles.

Ces enjeux sont au cœur des travaux d’élaboration de la nouvelle Loi de Programmation Militaire. 

https://www.defense.gouv.fr/dgnum

 

 

 

 Nicolas Fournier, IGA

X93, ENSTA98, directeur général du numérique et des systèmes d’information et de communication (DGNUM) du ministère des Armées depuis 2020.

Un parcours alternant des responsabilités croissantes dans la conduite des opérations d’armement, notamment du domaine numérique, et dans la sphère politico-militaire (cabinet du Délégué, cabinet du Ministre, attaché d’armement à Londres, sous-directeur plans-programmes).

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