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01 juin 2019

DE LA NOUVELLE FRONTIÈRE À LA FIN DES FRONTIÈRES

Le début de l’année 2019 aura été marqué par la première « photographie » d’un trou noir. Au-delà de la satisfaction des scientifiques, rassurés par cette preuve expérimentale de la validité de certaines équations de la relativité générale, cette image a fait communier l’humanité, galvanisée par l’aspiration commune verbalisée par Tsiolkovski : « la Terre est le berceau de l’Humanité, mais on ne passe pas sa vie dans un berceau ». Avec cette image « réelle » d’un trou noir, l’ultime frontière spatiale était-elle atteinte ? Eteignez les lumières, tir terminé ?


Passé à la postérité, le discours de J. F. Kennedy de 1960 est resté fondateur de la conquête spatiale moderne : « But I tell you the New Frontier is here, whether we seek it or not. Beyond that frontier are the uncharted areas of science and space, unsolved problems of peace and war, unconquered pockets of ignorance and prejudice, unanswered questions of poverty and surplus. It would be easier to shrink back from that frontier, to look to the safe mediocrity of the past, to be lulled by good intentions and high rhetoric.»

L’Espace de Kennedy était pourtant un univers taillé comme un jardin à la française : bien délimité.

Après l’âge d’or de la conquête spatiale marqué par cette allocution, l’aventure spatiale a souffert d’un certain désintérêt du public pendant des années. Pendant cette période de glaciation, le domaine a été ballotté entre la mise en sommeil de la conquête de la Lune dans les années 70, la fin de la « guerre des étoiles » dans les années 80, et « l’échec des constellations1 » des années 2000.

A l’instar des extinctions massives, ces évènements ont conduit à faire émerger de nouvelles espèces, à développer de nouvelles relations entre acteurs – survivants de l’ancien monde ou nouveaux genres poussés par une pression quasi Darwinienne, et ainsi, à créer de nouveaux écosystèmes. En sa qualité de nouvelle frontière, l’Espace a gommé toutes les frontières.

Patchwork de cette nouvelle donne :

O3B et One Web symbolisent le dernier coup de pied en date, massif, donné au monde bien établi des opérateurs traditionnels de satellites.

Elon Musk est désormais plus connu pour Space X que pour PayPal. Jeff Bezos, père d’Amazon, vient de présenter son alunisseur.

En Europe, Ariane 6 a fait table rase (enfin, pas tout à fait) des bases historiques d’Ariane.

Réservés à des « happy few » il y a quelques années, les satellites d’observation fleurissent aujourd’hui comme des champignons après la pluie, générant nombre de problématiques réglementaires et d’interrogations.

En 1967, le traité de l’Espace se voulait consacrer le libre accès à l’espace. La création de l’ESA reposait sur l’intention de renforcer la coopération européenne à des fins exclusivement pacifiques. La coopération autour de la station internationale symbolisait, dans les années 80, la volonté commune et affichée des « deux blocs » de ne pas céder à l’escalade : la paix, l’amitié des peuples et la coopération étaient de mise sur la scène publique internationale au-delà de la ligne de Karman2... En 2007, la Chine détruisait un satellite en orbite avec un missile. En 2015, le SPACE Act américain égratignait le traité de l’Espace. Aujourd’hui, la militarisation de l’Espace n’est plus taboue, y compris en France et en Europe. Elle est même une réalité : ne pas l’admettre serait au mieux de la naïveté, au pire de l’inconscience.

De pair, les progrès technologiques rendent poreuse la limite entre l’espace extra et endo-atmosphérique : couplé avec la militarisation, c’est un nouveau champ de bataille qui se dessine.

Dans ce monde en révolution, tous les dinosaures ne sont pas morts ... et fort heureusement : sans la Nasa, Space X serait sans doute toujours une douce lubie d’un riche magnat de la nouvelle économie. L’historique SES a racheté O3B en 2016. Les multiples start-up du domaine ont et auront durablement besoin des « grands maîtres d’œuvre », ne serait-ce que parce que sans colonne vertébrale solide, un projet « spatial » est voué à s’effondrer.

L’avenir s’annonce donc bien incertain, d’autant que la réalité technique, technologique, politique présente une certaine constance : la fumée qui s’est échappée à l’horizon lors des derniers tests de la capsule Crew Dragon de Space X a rappelé cruellement que les vols habités n’étaient pas une promenade de santé. La Cour des comptes a jeté un pavé dans la mare d’Ariane 6. Le projet Galileo, étendard d’une nouvelle approche de la construction d’une Europe dépassant une coopération économique, a-t-il convaincu le plus grand nombre ? Qui s’aventurerait à prédire ce qui émergera des forces aujourd’hui en présence ?

Les ingénieurs de l’Armement ont historiquement joué un rôle éminent dans la construction des instruments de la politique spatiale française et européenne. C’est pour l’Espace que nombre d’entre nous ont rejoint ce corps. Lors d’une année Bourget, et alors que le magazine des ingénieurs de l’armement – de mémoire de CAIA - ne s’était pas penché sur le sujet, il nous est donc apparu essentiel de mettre en lumière, forcément de manière impressionniste, ce nouveau paysage spatial mondial : s’expriment dans ce numéro, en leur nom, de nombreuses personnalités spécialistes des différentes facettes de ce domaine.

 

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