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Glace de mer de première année
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30 septembre 2020

DES SNA FRANÇAIS VENDUS AU CANADA ? UN REVE COLLECTIF QUI FUT PROCHE DU SUCCES

Novembre 1987, le directeur des constructions navales, Henri Cazaban, me demande : êtes-vous prêt à partir au Canada avant la fin de la semaine dans le cadre d’un projet de vente de SNA français à la marine canadienne ? Je suis immédiatement tenté par l’enjeu de cette proposition et m’envole trois jours plus tard pour Ottawa avec cette consigne : «Faites au mieux !»


 

Dès mon arrivée sur place, je participe à la création de la société SNA Canada avec Larry Herman, avocat d’affaires à Toronto, qui en devient le président, Keith Davies, ancien officier de la marine canadienne, et l’amiral retraité Dan Mainguy.

 

De leur côté, les autorités canadiennes ne lésinent pas sur les moyens et ont mis en place une équipe d’une centaine de personnes dirigée par l’Amiral John Anderson, pour lancer le « Canadian Submarine Acquisition Program » (CASAP).

 

Il s’agit de l’acquisition de douze sous-marins nucléaires d’attaque dont six construits dans le pays vendeur, et six construits au Canada. Deux pays ont été sollicités: la Grande Bretagne qui présente son sous-marin type Trafalgar et la France qui présente le sous-marin type Améthyste, dérivé du Rubis.

 

Les Anglais partent avec une bonne longueur d’avance: la plupart des sous-mariniers canadiens a passé plusieurs années à bord des sous-marins de la marine britannique qui les forme.

 

De nombreux contacts sont noués avec les industriels canadiens qui pourront participer au programme, depuis les provinces maritimes jusqu’à la Colombie Britannique en passant par l’Ontario et la Saskatchewan... nous tenons à nous démarquer du Québec, province largement minoritaire sur le plan politique au niveau fédéral où la décision sera prise.

 

De multiples visites sont organisées en France avec de fortes délégations canadiennes, à Cherbourg, à Cadarache, à Toulon et à Saint Mandrier pour la formation.

 

Les relations entre la DGA, dont DCN fait encore partie, et la marine nationale sont excellentes, elles permettent d’être très convaincants auprès des Canadiens et d’avoir une grande réactivité pour répondre à leurs nombreuses questions. Un point soulevé un après-midi par l’équipe CASAP, avait sa réponse dès le lendemain matin, en utilisant le décalage horaire. On était encore à l’époque des fax.

 

Une escale de l’Améthyste est organisée à Halifax, des visites de presse se succèdent à bord. Certaines sont cocasses. Ainsi des journalistes farouchement anti-nucléaire deviennent des défenseurs du projet après une visite à bord et avoir constaté que l’équipage semble en parfaite santé. Comme quoi, la relation au nucléaire est souvent totalement irrationnelle !

 

Pour l’anecdote, après quelques semaines au Canada, j’avais suggéré de remplacer la dénomination de « Sous-marin Nucléaire Patrouille Océanique », moins belliqueux et écologiquement plus facile à faire admettre à une opinion publique canadienne très pacifiste et chatouilleuse sur le sujet du nucléaire.

 

Pour répondre aux spécifications de la marine canadienne qui stipule que le SNA devra être capable de faire surface en perçant un mètre d’épaisseur de glace arctique de première année, nous développons un dispositif ingénieux de mât perceur de banquise dans le massif du sous-marin. Des expérimentations à échelle réduite ont lieu dans un laboratoire de glaciologie de Saint Jean de Terre-Neuve

 

À la demande de la marine canadienne j’effectue des embarquements sur un brise-glace de la garde côtière.

 

Appontage avec l’hélicoptère du John A. McDonald, brise-glace de la garde côtière canadienne.

 

Un premier embarquement en mars 1988 dans le golfe du Saint Laurent est inquiétant  : de gros talus de glace - les hummocks - de plusieurs mètres de profondeur créés par les mouvements des plaques de banquise poussés par les courants de marée n’auraient pas permis au « pic à glace », comme nous l’appelions, de jouer son rôle et de fragiliser l’épaisseur de banquise pour permettre au massif de faire plus facilement surface.

 

Je découvre avec soulagement lors d’un second embarquement en août dans l’océan Arctique au départ de Resolute Bay sur l’ile Cornwallis jusqu’à 1000 kilomètres du pôle, que la glace arctique est beaucoup plus uniforme... le bureau d’études de Cherbourg est rassuré.

 

J’analyse avec le glaciologue du bord les qualités mécaniques de la glace de mer de première année bien plus tendre que la glace plus ancienne qui devient dure comme de la pierre, car le sel qui imprègne la glace récente est extrudé au cours des regels successifs.

 

La validation du modèle des essais réalisés au laboratoire de Terre Neuve est acquise.

 

La future utilisation n’est pas dans le golfe du Saint Laurent, mais sous la calotte glaciaire de l’océan Arctique et dans les chenaux de l’archipel arctique canadien parcourus sans autorisation par les SNA américains, cette dernière remarque expliquant le dénouement négatif de cette aventure. Il s’agit par exemple d’emprunter le fameux passage du nord-ouest entre la mer de Baffin à l’est et la mer de Beaufort à l’ouest ou le passage à l’ouest de l’île Ellesmere pour éviter le détroit de Nares entre l’île Ellesmere et le Groenland dont l’arrivée au nord dans la mer de Lincoln est surveillée par les soviétiques - nous étions encore au temps de la guerre froide!

 

A l’été 1988 un différend France – Canada sur les zones de pêche au large de Saint-Pierre et Miquelon refroidit les espoirs de succès français. L’horizon s’éclaircit début 1989. En avril 1989, la préférence des autorités canadiennes pour les SNA français semble acquise.

 

Mai 1989 le DGA, Yves Sillard, est à Ottawa invité par son homologue canadien pour signer l’accord intergouvernemental lançant le programme. Ils s’apprêtent à dîner ensemble quand chacun est appelé par son chef de cabinet respectif pour être informés que le ministre des finances a fait une présentation flash à la télévision au début des informations de 20h pour annoncer l’annulation du Programme d’acquisition de sous-marins nucléaires d’attaque par les autorités canadiennes.

 

On apprendra plus tard que cette décision prise dans le plus grand secret entre le Premier ministre, Brian Mulroney et le ministre des finances qui n’en avaient pas informé le ministre de La Défense, Perrin Beatty, avait été dictée par les Américains. Nos concurrents anglais ayant appris que les Canadiens allaient annoncer le choix du sous-marin Français, de préférence au leur, avaient dé-noncé le programme aux Américains pour que ces derniers le coulent... la fin d’une belle aventure qui aurait modelé les relations franco-canadiennes pour des dizaines d’années!

 

Quoiqu’il en soit, la fin était inéluctable : les américains n’avaient aucune envie qu’un troisième intervenant vienne perturber le jeu dans la guerre sous-marine qu’ils livraient aux soviétiques sous la calotte glaciaire autour du pôle nord.

 

De plus, la souveraineté sur les eaux de l’archipel arctique canadien est contestée. Le gouvernement canadien considère ces passages comme faisant partie des eaux intérieures du Canada, ce que certains pays comme les États-Unis contestent, les considérant comme des détroits internationaux avec libre passage.

 

Par la suite, à la chute du mur de Berlin en novembre 1989, symbole de la fin de la guerre froide, les Canadiens sont les premiers à vouloir récolter les dividendes de la paix. Finalement, les autorités canadiennes loueront en 1998 quatre sous-marins diesel électriques d’occasion de type Upholder... une conclusion bien éloignée du projet initial !

 

En post-scriptum, un petit clin d’œil franco- brésilien : pendant mon séjour au Canada, j’ai été approché en 1988 à mon bureau à Ottawa par des Brésiliens, «  nous avons appris que SNA Canada est une société spécialisée dans la vente de SNA, nous souhaitons en acquérir »... les Brésiliens ont de la suite dans les idées !

 

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