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Un fameux profondimètre
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01 octobre 2020

FAKE NEWS DANS LA DISSUASION...

Jeune ingénieur, je prends mon premier poste en 1989. Dans la filière GM, je demande, plutôt que faire la « Jeanne », à embarquer pour une patrouille sur sous-marin : ce sera sur le Redoutable, vétéran de nos SNLE, en fin d’année.


Diplôme de l’ENSTA en poche, je suis intégré à l’équipage rouge que je rejoins pour la période de formation et d’entrainement, pendant que l’équipage bleu est en mission sous l’océan. Simulations, apprentissage des installations et passage de l’examen « souma-élé », entrainements au suivi et à la localisation de bruiteurs constituent notre quotidien dans les locaux de la BOFOST à Brest.

La patrouille devant débuter en novembre, il est probable que nous passerons Noël et le jour de l’an sous l’eau. Une idée me vient : pourquoi ne pas envoyer une lettre à ma famille pour les fêtes ? Aussitôt dit, aussitôt fait, mais se pose la question de comment l’envoyer. Je demande à un copain aspirant s’il est d’accord pour poster un courrier vers le 20 décembre. Et pour donner un peu de vraisemblance, j’indique dans ma lettre que nous avons dû faire surface en raison d’une avarie des pompes DJ ayant noyé un local, et que cela a permis l’envoi de sacs postaux vers la terre.

Nous prenons la mer le 3 novembre, pendant que le monde se retourne. Le mur de Berlin vacille puis tombe, La Roumanie entre en ébullition, Timisoara nous est relaté dans la feuille A4 quotidienne de nouvelles avec 12 morts, puis 100, puis 2000 le lendemain, 12000 le jour suivant... Inquiétude sur ce que pourrait devenir la mission de dissuasion, d’autant plus que les nouvelles sont filtrées par Houilles. Nous n’avons à bord que notre bibliothèque pour conjecturer en voyant qu’Iliescu, qui prend le pouvoir, a fait ses études avec Gorbachev. Y aura-t-il alerte nucléaire ? La tension retombe heureusement au bout de quelques jours... Les quarts et les aventures de bord se poursuivent un peu plus calmement.

La lettre est envoyée au jour prévu, d’un port militaire...

Mon père, ancien MOP, en comprend évidemment la subtilité, c’est-à-dire qu’il gobe tout.

Par hasard, il réveillonne avec le DCN de l’époque, HC, et entre deux flûtes de champagne, l’information passe innocemment : « tu sais que le Redoutable a fait surface ? » On comprend l’embarras du patron qui n’a pas été mis au courant, et pour cause !

De retour chez lui, il appelle ses adjoints : « pouvez-vous me dire ce qui se passe avec le Redoutable ? Il semble qu’il ait fait surface pendant sa patrouille. » La question descend dans la chaîne hiérarchique. Rien. Passe vers les ports d’entretien. Nada. Par les besoins en rechanges. Calme plat.

Alors, on remonte vers le boss, avec une explication bien plus puissante qu’une réponse. « On n’a rien trouvé, c’est donc que les marins nous cachent quelque chose ! »

HC appelle donc ALFOST, FO. « Qu’est-ce que c’est que ces conneries avec le Redoutable ? » On imagine le branle-bas de combat à l’EMM. Nouvel aller-retour dans les chaînes hiérarchiques bien huilées de l’encadrement militaire. « Les ingénieurs savent une chose qu’on ignore ! Trouvez-nous tout ce qui concerne le Redoutable, les antécédents de l’équipage, où ils sont et s’il y a eu des pépins !» La demande impérative est répercutée, amplifiée, déformée selon l’adage. Mais on ne trouve rien, là encore.

Pendant ce temps, un doute s’installe. C’est quoi, ces pompes DJ ?

En fait, elles n’existent pas, et c’était l’indice laissé dans ma lettre de Noël. Pas de pompe, pas de voie d’eau, c’était clair pourtant !

Les ingénieurs qui mènent l’enquête et connaissent bien les SNLE arrivent à la même conclusion et bientôt, le soufflé retombe. Tout va bien pour la Dissuasion !

La fin de patrouille arrive vers le 10 janvier, et nous faisons surface au large de Brest. L’air frais que nous respirons en montant à tour de rôle dans la passerelle nous enivre, et un marin, dans sa hâte à fumer sa première cigarette post-patrouille tombe dans les pommes tellement c’est fort ! Le chenal rapidement embouqué nous conduit à l’Ile Longue où un comité d’accueil nous attend.

Sur le quai, une estafette de la gendarmerie maritime stationne près des équipes de maintenance et des officiers. « Nous venons chercher l’ingénieur de l’armement de Dinechin... »

C’est donc par un interrogatoire en règle que j’ai pu terminer ma patrouille sur le Redoutable, interrogatoire visant à retrouver... un profondimètre de plongée autonome que j’avais égaré durant la période d’entrainement en tant que « plongeur de bord ».

Réponse amusante du berger à la bergère, il faut bien le dire, car j’avais totalement oublié l’histoire de la lettre, qui datait de plus de trois mois, avant l’effondrement du bloc soviétique, dans un autre monde. A Toulon cet été, j’ai pu mesurer la profondeur des herbiers de Posidonies à l’aide de ce profondimètre à l’histoire chargée que j’ai baptisé de mes initiales : DJ.

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