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01 mars 2020

Un environnement instable

Publié par Claire LANDAIS, SGDSN | N° 120 - Nouvelles menaces, nouvelles opportunités

Mme Claire Landais est secrétaire générale de la défense et de la sécurité nationale.

 

Le système international datant de la guerre froide a cédé la place à un environnement instable.


Tandis que l’extrémisme et le terrorisme international fleurissent dans de nombreuses régions du monde, l’Union européenne se trouve confrontée à des questionnements internes et voit à ses portes un retour de la guerre ouverte. La Chine, qui entend s’affirmer d’ici 2049 comme la première économie mondiale, poursuit un effort de recherche et d’investissement sans commune mesure avec la force de frappe française. Les avancées technologiques posent de nouveaux risques pour la sécurité nationale, sont susceptibles de perturber les valeurs profondes sur lesquelles reposent nos sociétés, et permettent à des acteurs privés de s’imposer sur la scène internationale comme un défi à la souveraineté des Etats. Ces évolutions se doublent d’une remise en cause des institutions et des normes internationales.

Notre première responsabilité en tant que décideurs, agents publics et citoyens est de prendre acte de ces évolutions avec lucidité, en rejetant les solutions simplistes consistant à reproduire les modèles du passé. Nous devons prendre acte de ce que notre autonomie ne puisse être que relative dans un nombre croissant de domaines, surtout si on ne la pense qu’à l’échelle nationale. Nous devons prendre acte de notre incapacité à produire de façon souveraine l’ensemble des équipements sur lesquels reposent nos besoins, y compris régaliens.
Nous devons prendre acte de ce que des acteurs privés rivalisent de plus en plus avec les Etats, en assumant des fonctions qui ont fait historiquement l’objet de monopoles régaliens (fournir une identité, battre monnaie, assurer la sécurité des biens et des personnes, etc.), et reconnaître que dorénavant des acteurs de tous types pourront se doter de moyens avancés naguère possédés par les seuls Etats.

Prendre acte de cette nouvelle donne ne signifie pas pour autant renoncer à notre autonomie stratégique dans les domaines les plus critiques. Nous devons être lucides sur nos priorités et identifier nos principes et valeurs clés, les attributs de souveraineté que nous choisissons de préserver en priorité, les champs dans lesquels nous considérons comme indispensable de conserver notre liberté d’appréciation, de décision et d’action, et enfin les technologies de rupture dans lesquelles nous pouvons, de façon réaliste, nous doter d’une ambition industrielle et technologique élevée. A titre d’exemple, il me semble possible et nécessaire, à un âge où la transparence est devenue la norme, de préserver un espace dédié au secret pour les besoins de la défense et de la sécurité nationale. En matière de défense, le maintien de notre autonomie stratégique passe notamment par la préservation des deux composantes de la dissuasion nucléaire, par un modèle d’armée complet, et par le maintien et le développement d’une capacité à agir de façon souveraine dans le cyberespace, en étant en mesure de détecter et d’attribuer de façon autonome les attaques informatiques et d’y réagir. Nos choix doivent être dictés par un constat réaliste de nos forces et de nos retards, par la proximité géographique des menaces et leur impact sur notre communauté nationale, et par une analyse prospective permanente des ruptures stratégiques et technologiques.

Enfin, dans un contexte où la France seule ne peut prétendre à une autonomie absolue dans l’ensemble des domaines, nous devons, et c’est probablement notre tâche la plus complexe, réinventer une forme de maîtrise dans un environnement par nature instable et incertain. Une ambition européenne exigeante, et en particulier le développement d’une industrie européenne solide, constituent naturellement des composantes essentielles dans la poursuite de cet objectif, de même que notre investissement dans la sauvegarde et la refondation de l’ordre collectif et multilatéral. Mais, au-delà, nous devons dorénavant être en mesure d’intégrer à notre réflexion la construction de partenariats au sein d’un écosystème élargi, incluant des acteurs qui ne sont pas naturellement des partenaires de confiance. Cela suppose une nouvelle appréhension de la souveraineté, reposant non pas sur le contrôle complet de chaque composante mais sur la maîtrise d’une architecture globale. Comment encadrer une monnaie numérique ? Comment mener une politique de défense spatiale à l’ère du New Space ? Comment construire un réseau 5G ou un système d’armes embarquant des composants soumis à un droit extra-européen ? Comment conduire notre transformation numérique et garantir la maîtrise de nos données lorsque la majorité des solutions disponibles ne sont pas européennes ? Comment intégrer dans nos usages sensibles des intelligences artificielles que nous ne saurons pas évaluer dans l’absolu ? Ces questions appellent des réponses ambitieuses et une nouvelle forme d’agilité. Je suis convaincue que les ingénieurs de l’armement, par leurs capacités à travailler en dehors des sentiers battus et leur maîtrise des systèmes complexes, ont un rôle essentiel à jouer dans la construction de cette nouvelle forme de souveraineté.

Auteur

Claire LANDAIS, SGDSN

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