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01 novembre 2022

QUELQUES LEÇONS DE L’UKRAINE

Les bouleversements nés du retour en Europe d’un conflit de haute intensité sont impressionnants : soutien massif des pays occidentaux en faveur de l’Ukraine via notamment la livraison d’armes de haute technologie, retour de l’OTAN sur le devant de la scène avec demandes d’adhésion de la Suède et la Finlande, solidarité européenne pour des sanctions internationales envers la Russie, annonce de hausses significatives des budgets de défense par la plupart des pays européens, notamment l’Allemagne, après de nombreuses années de réduction de ces budgets … Le retour du risque de guerre et la nécessité pour les pays européens de devoir se préparer à cette situation constituent la première et évidente leçon de la crise ukrainienne.


Une seconde leçon pointe en Europe, mais aussi de façon plus surprenante aux États-Unis : la capacité à soutenir dans la durée cet effort de guerre. Les premières livraisons se sont faites par ponction des matériels disponibles au sein des forces armées, le volume livré par chaque pays étant donc lié à la taille de son stock existant. Le DoD américain comme la France ont lancé une réflexion sur ce sujet associant son industrie.

Une troisième leçon concerne la résilience des nations à soutenir dans la durée de tels conflits. Cet élément sera sans doute déterminant dans la sortie de crise ukrainienne, notamment en comparant la capacité de résilience des populations russe et ukrainienne, mais également celle des nations européennes, touchées par l’impact des sanctions économiques imposées à la Russie (inflation, recul de l’activité, accès à l’énergie …).

La taxonomie européenne

La « taxonomie verte » a été élaborée initialement à la demande de la Commission européenne afin de sélectionner les projets éligibles au financement communautaire car correspondant au mieux à ses objectifs : la transition numérique et environnementale. Par extension, en l’absence de normes pour les critères ESG (Environnement, Social et Gouvernance), cette taxonomie officielle tend à devenir un référentiel repris par les banques, les fonds d’investissement et d’autres acteurs de l’économie afin d’identifier les activités considérées comme socialement responsables. Or, au cours de son élaboration, l’armement et l’énergie nucléaire ont été rangés dans les activités prohibées au même titre que la pornographie, les armes à feu ou les boissons alcoolisées. Les États Membres et les institutions de l’Union européenne se sont engagés dans des discussions intenses pour éviter que les entreprises réalisant plus de 5% de leur chiffre d’affaires dans l’armement ne soient exclues des activités légitimes dans la version finale de la taxonomie verte européenne. Des réflexions sont toujours en cours au sein de la Commission concernant la proposition d’une taxonomie sociale, avec la aussi des effets potentiels sur l’industrie de défense (export). 

 

Enfin, dernière leçon à retenir, notamment en Europe, l’hypothèse jusque là considérée comme virtuelle d’un conflit majeur impose d’être réellement en mesure d’y faire face. La reconnaissance de l’industrie de défense européenne comme un bien commun indispensable à la souveraineté et à la sécurité de notre continent implique de pérenniser son financement. Souvenons-nous de la campagne à forte résonance qui visait à exclure l’industrie de défense de l’accès aux financements bancaires. On peut craindre que ce thème, aujourd’hui en sourdine, revienne dès que la situation en Ukraine aura été « normalisée ».

Il est donc essentiel que les autorités nationales et européennes s’en souviennent lorsqu’elles verront ressurgir de telles campagnes de déstabilisation de leur industrie de défense, en adoptant notamment des règles de taxonomie compatibles avec le maintien et le développement d’une défense européenne souveraine. Il serait en effet paradoxal que les pays européens renforcent leurs budgets d’investissement de défense, alors qu’en parallèle, du fait de règles de taxonomie incohérentes, les grands groupes industriels seraient conduits à sortir de ce secteur, les PME seraient financièrement étranglées et les start-ups innovantes dissuadées d’accéder à ce marché. L’industrie de défense doit être pleinement partie prenante des nouvelles stratégies industrielles, aussi par sa dualité civil/militaire. Notre président et le nouveau gouvernement ont rappelé l’importance des considérations d’autonomie stratégique et de souveraineté. L’industrie de défense, incluant toute sa chaîne de sous-traitants et fournisseurs, en est une composante essentielle. 

Auteur

Olivier Martin a débuté sa carrière en 1983 à la DGA notamment comme Directeur du programme Mesures du BEM Monge, puis responsable Allemagne, Italie, Pays-Bas, Scandinavie à la Délégation aux Relations Internationales.
En 1991, il rejoint Matra Défense comme Directeur des Opérations Internationales, puis responsable Business Development du secteur anti-surface, puis directeur des programmes anti-surface.
En 2003, il dirige l’entité Defence Electronics France d’EADS, puis la stratégie de l’entité DS SAS d’EADS.
En 2007, il rejoint MBDA en tant que Secrétaire Général du groupe.
En 2021, il crée la société de conseil ICARION Consulting dont il est le Président.

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