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"cerner tous les ressorts du besoin de la personne publique, c'est comme plonger pour voir les dessous d'un iceberg"
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09 juin 2022

TÉMOIGNAGE : LE JOUR OÙ…
COLLECTIVEMENT, NOUS AVONS RÉINVENTÉ LES COMMANDES DE MUNITIONS

Avec les fameux « dividendes de la paix » issus de la chute du Mur, la commande publique de munitions était devenue non seulement minimaliste, mais aussi une simple option soumise aux ajustements budgétaires annuels, entraînant de très coûteux « Stop & Go » et une envolée du prix unitaire des munitions. Comment sortir de cette situation ? 


Printemps 2008. Conséquence, ou pas, de la révision générale des politiques publiques lancée par le président Sarkozy, l’Etat-major des armées souhaite que la DGA pilote un groupe de travail sur la supply-chain des munitions terrestres. Je suis sur le pont au titre des affaires industrielles, avec un collègue de SASF.

Séance tenante à l’Ecole Militaire, le sujet est cadré et le mandat rédigé. Il tiendra une place de choix dans nos agendas respectifs, pour l’année à venir. Rapidement s’impose à nous, l’existence d’un phénomène de « stop-and-go » des flux à la faveur (ou au détriment) de manœuvres budgétaires plus ou moins opportunistes, qui se combinent en aval avec les recomplètements partiels de stocks et de régulation des consommations, sur différentes strates. 

Il en résulte, chez les opérationnels des armées, une visibilité éparse ou incertaine, parfois variable selon le point de vue où l’on se place. En miroir, les fabricants regrettent le caractère erratique des commandes, qui peut rendre périlleux les projets d’investissement ou d’optimisation de l’outil de production.

Il n’est pas facile de partager un tel constat, et c’est même inutile, si l’on ne sait pas quantifier les écarts et leurs impacts, et proposer des pistes de remédiation. L’écart considérable entre la quantité maximale produite et la consommation en cas de « surge » en situation de crise ou de guerre, sort du mandat : le niveau des stocks de survie résulte d’un calage savant qui ne saurait en aucun cas être remis en cause au niveau du groupe de travail ; pour autant, il est essentiel que ce niveau soit effectivement atteint, aspect qu’il est permis d’évoquer à la marge. 

C’est dans ce contexte à la fois contraint et peuplé d’incertitudes sur la caractérisation des flux, que nous devrons patiemment tisser nos évaluations de besoin en recomplètement aval. 

Au bout d’une année d’efforts pour naviguer entre les informations émanant de diverses strates de l’armée de terre, en comptant sur le soutien vigoureux d’un général en contrat de différence, émerge une épure chiffrée pour un schéma optimisé de commande publique. Ce schéma fait appel notamment à un mécanisme de commande pluriannuelle permettant aux deux côtés de la chaîne logistique d’avoir une meilleure visibilité et de stabiliser en amont l’approvisionnement de composants parfois difficiles à sourcer, en aval, l’effort d’utilisation en entraînement, ainsi que l’effort d’investissement industriel et d’adaptation de l’outil de production au besoin. La régularisation du flux produit mécaniquement une amélioration substantielle sur le long terme, du point de vue financier et de la maîtrise de l’ancienneté du stock.

L’argumentation, présentée avec l’assentiment clair d’opérationnels pleinement convaincus, est bien reçue par les autorités de contrôle de la commande publique ; le schéma pluriannuel entérine l’idée que les munitions ne sont pas des consommables banals. La mise en place de la commande n’est pas de notre ressort, mais nous aurons grand plaisir à la voir aboutir au bout d’une bonne année de plus. 

J’en tire deux enseignements :

Le premier est que la maîtrise de la supply-chain ne doit jamais être négligée, a fortiori si elle est sujette à des écarts de rythme considérables et si l’outil industriel est dépendant de la commande publique, comme dans notre exemple ; c’est une clé de la satisfaction des forces, au même titre que la maîtrise des technologies. 

Le second est la nécessité de cerner tous les ressorts du besoin de la personne publique, y compris la supply-chain amont, pour optimiser l’application du Code des marchés publics. Dans notre exemple, c’est comme plonger sous le niveau de l’eau pour voir le dessous d’un iceberg. 

 

 

Frédéric Tatout

ICA Docteur en mathématiques appliquées. Après un début de carrière à des postes techniques au CEA et à la DGA, il rejoint le ministère de l’industrie pour le développement des usages et technologies numériques, puis réintègre la DGA en 2006, aux affaires industrielles puis pour initier des projets transverses d’amélioration de performance. Depuis 2018, il œuvre à des projets innovants faisant une large place à l’exploitation de la donnée.

 

 

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