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14 juin 2019

UN OVNI DANS LE SPATIAL

Le nom d’OHB a été propulsé sous les feux de l’actualité lorsque la société a gagné l’appel d’offres pour 14 satellites Galileo en janvier 2010, la faisant entrer dans la cour des grands du spatial, à un moment clef où l’Union Européenne, par le biais de la Commission, est devenue un acteur nouveau du domaine spatial. Pour comprendre « l’événement Galileo », il est important de connaitre l’histoire d’OHB, car si celle-ci est typique du « Mittelstand » allemand, elle est atypique dans le landerneau du spatial.


Introduction :

L’émergence d’OHB, PME typique du « Mittelstand » allemand, comme troisième maître d’œuvre européen du spatial, a étonné beaucoup d’acteurs, mais son développement est la réussite d’une famille d’entrepreneurs passionnés par le domaine spatial, et convaincus de pouvoir « disrupter » les modèles établis. Dans les atouts du modèle industriel allemand, le « Mittelstand » est toujours cité comme une grande force, enviée par les autres pays, et en particulier en France où le nombre d’ETI est trois fois moindre qu’en Allemagne. Mais on parle surtout de ce Mittelstand pour les entreprises de mécanique, fortement exportatrices. Une ETI dans le spatial, familiale de surcroît, c’est le cas plutôt unique d’OHB. Comme l’a dit ironiquement un grand acteur du spatial européen : « nous étions dans un beau jardin à la française, et soudain, des herbes folles ont poussé ».

Une saga familiale

En 1981, Madame Fuchs rachète la petite société d’hydraulique OHB (Otto Hydraulik Bremen). Fondée en 1958, OHB est active dans le domaine de l’hydraulique. Dans l’histoire officielle d’OHB, le début des activités spatiales se situe en 1985. En fait, il s’agit de l’année où Madame Fuchs embauche son mari Manfred, ingénieur dans le domaine spatial travaillant depuis avril 1961 dans la société ERNO (qui deviendra par la suite Astrium Bremen, puis Airbus) ! Pour mémoire, le vol de Gagarine a eu lieu le 12 avril 1961…et c’est aussi l’année de la création du CNES ! Ces deux entrepreneurs dans l’âme décident de développer une activité spatiale au sein d’OHB, activité qui deviendra prépondérante jusqu’à éclipser complètement l’hydraulique : en 2000, la société est re-nommée Orbitale Hochtechnologie Bremen (« Haute-technologie orbitale Brême »). Manfred Fuchs était un visionnaire. Il avait le spatial dans le sang. Je me souviens de plusieurs anecdotes qui m’avaient fait impression quand j’ai rejoint OHB en 2006. Par exemple quand un jeune ingénieur lui avait fait une présentation Powerpoint d’un projet de satellite. A la fin de l’exposé, Manfred lui fait remarquer que son satellite ne fonctionnera jamais parce qu’il n’a pas assez de puissance…au vu du dessin des panneaux solaires. L’ingénieur surpris retourne à ses calculs…Manfred avait raison ! A un autre moment, OHB devait recevoir de la DGA le contrat d’échanges d’images entre le système optique français Helios et le système radar allemand SAR-Lupe. Mon interlocuteur DGA m’appelle un jour, désolé parce que la Commission des Marchés allait prendre plus de temps que prévu (rien de nouveau sous le soleil…), et que cela aurait un impact sur la date de mise en service opérationnelle. J’alerte Manfred Fuchs, qui me répond du tac au tac : mais c’est la DGA…on commence sans contrat ! Quelle fut la surprise de mon interlocuteur de recevoir le soir même un fax l’officialisant… Il y en aurait beaucoup d’autres. Tous les gens qui ont connu Manfred Fuchs ont toujours loué sa finesse d’esprit, sa grande confiance vis-à-vis des gens, son empathie aussi. Il avait la double nationalité (allemande et italienne, il était né à Bolzano), et cela se ressentait, il cumulait les qualités de ces deux peuples. Le décès soudain de Manfred Fuchs, en 2014, a été un choc pour toute la communauté spatiale, et ses funérailles ont mobilisé bien au-delà de la petite ville de Brême, car il était certainement l’un des mythes du spatial européen. Son histoire a été contée dans un livre (« A Pioneer of Space Flight »). Mais Manfred Fuchs avait préparé sa succession, son fils Marco étant dans l’entreprise depuis plus de 20 ans a donc pris les rênes d’une société en pleine croissance, qui a atteint en 2018 le milliard d’euros de chiffre d’affaires et plus de 2700 employés répartis dans plusieurs pays d’Europe. Exemple rare de succession réussie, le sujet étant toujours un facteur de risque pour les ETI familiales.

Croissance interne : les 2 contrats qui ont « fait » OHB

En 2001, une petite société de 120 personnes va secouer « l’establishment » du spatial en remportant le contrat des satellites militaires radar allemands SAR-Lupe, qu’OHB remporte contre toute attente (déjà !) contre le grand du secteur en Allemagne, Dornier (maintenant Airbus Friedrichshaffen). Arrêtons-nous un instant sur ce contrat, atypique à plus d’un titre. D’abord parce que pour la première fois depuis 1945, l’Allemagne intervient dans une opération extérieure dans le cadre d’une coalition internationale, au Kosovo. En réaction au refus américain de fournir des images satellite radar pour traiter ses objectifs (tiens, tiens…on a déjà vécu cela aussi, chez nous, avec Ariane et Helios…décidément, les Américains nous ont bien aidé à acquérir notre autonomie !), l’Armée allemande décide de posséder ses propres moyens. Manquant de compétences techniques en matière de satellites, et après avoir refusé une offre de Dornier parce que trop coûteuse, elle organise une compétition internationale avec une spécification satellite très simplifiée : un nombre d’images par jour, leur résolution, et la responsabilité du contractant de fournir le service pendant 10 ans…même le nombre de satellites n’était pas indiqué ! Cette forme d’appel d’offres, très orientée spécifications opérationnelles, a permis à OHB de faire une réponse très innovante. Par exemple en prévoyant cinq satellites là où la spécification pouvait être tenue avec trois, pour éviter d’avoir à relancer un satellite en cas de défaillance et pour économiser sur les assurances…Du « New Space » avant la lettre… Ou en allant chercher une technologie atypique pour ce type de mission, à savoir la technologie altimétrique développée par Alcatel Space (maintenant Thales Alenia Space) pour mesurer la hauteur des océans dans le satellite Topex-Poséidon. Grâce à cette souplesse de réponse, OHB a pu faire une offre très attractive financièrement, à 315 M€, qui a donc été retenue par le Ministère de la Défense allemand. A l’époque, OHB comptait 120 personnes… La décision du Ministère était donc pour le moins… audacieuse. Il n’a pas eu à le regretter, puisque SAR-Lupe a été livré dans les temps et sans dépassement de budget, un cas rare ! Cette performance a beaucoup fait pour la reconnaissance d’OHB comme maître d’œuvre crédible dans le domaine des satellites, la consécration venant avec l’attribution en 2009 par l’Agence Spatiale Européenne (ESA) du statut de « Large System Integrator », aux côtés de Thales Alenia Space et Airbus. C’est grâce à ce nouveau statut qu’OHB est devenu éligible pour répondre en tant que maître d’œuvre aux appels d’offres Galileo…

GALILEO, une compétition germano-allemande sur les satellites

Bien entendu, Galileo est devenu un emblème de la construction européenne parce que c’est la première infrastructure qui appartient à l’Union, que c’est la concrétisation du rôle qui lui est conféré dans le domaine spatial par le traité de Lisbonne, et qu’aucun pays européen n’aurait pu le réaliser seul. En cela, c´est un symbole, d’autant plus important dans des périodes de doute sur la construction européenne. Il est d’ailleurs symptomatique que le Royaume-Uni ait essayé d’en faire un argument dans la négociation du Brexit ! Après plusieurs péripéties (on parle de GNSS2, puis Galileo depuis 1994 !), c’est en 2008 que la Commission lance la procédure d’acquisition pour le déploiement de la constellation, avec le soutien de l’ESA avec qui elle a entre temps signé un accord permettant à l’ESA d’être le maître d’œuvre système de Galileo. En séparant en six lots, en interdisant à une même société d’être maître d’œuvre de plus de deux lots, la Commission s’assure d’un maximum de compétition tout en permettant de conserver les grands équilibres entre pays, puisque formellement, contrairement à l’ESA, il n’y a pas de retour géographique dans les appels d’offres de la Commission. C’est dans ce contexte nouveau qu’OHB doit prendre sa décision de se lancer ou non dans la compétition pour le lot satellites, sachant qu’à l’époque, c’était l’une des rares sociétés du spatial qui n’avait pas été impliquée dans le programme. Plusieurs éléments vont convaincre OHB de se lancer :

- La mise en place par la Commission d’une procédure de dialogue compétitif, qui, par le biais de réponses successives, permet d’affiner et d’optimiser les propositions des compétiteurs pour répondre à un besoin, plus qu’à une spécification fermée. Toutes proportions gardées, c’est un contexte un peu similaire à celui de SAR-Lupe décrit plus haut, car permettant véritablement au maître d’œuvre potentiel d’être une force de proposition dans le processus pour obtenir la « best value for money »

- La disponibilité d’une équipe « qui a fait ses preuves » à savoir l’équipe SARLupe, qui avait déployé avec succès une constellation de 5 satellites.

- La convergence d’intérêts avec SSTL, société qui avait lancé un premier satellite (GIOVE A) pour occuper les fréquences: un accord est vite trouvé, OHB étant maître d’œuvre et responsable du satellite, SSTL étant responsable de la charge utile… Une configuration (en termes de nationalités) identique au compétiteur, Astrium Allemagne (maintenant Airbus) et Astrium UK, et respectant les grands équilibres non écrits où l’Allemagne est maître d’œuvre et le Royaume-Uni responsable charge utile.

- La conviction qu’en tout état de cause, la Commission ne souhaiterait pas mettre « tous ses œufs dans le même panier », les retards récurrents des 4 premiers satellites de la constellation (dits IOV, In-Orbit Validation) incitant à avoir un fournisseur alternatif, au moins pour quelques satellites.

Après une procédure longue, mais fructueuse en termes d’optimisation du système (et donc du coût final), OHB est choisi, à la surprise générale, pour 14 satellites… Beaucoup plus que les quelques-uns d’un fournisseur alternatif ! Commentaire d’un journal de grande diffusion : « La droguerie a gagné contre Carrefour ». Je laisse au lecteur le soin d’en faire l’analyse… Entre temps, SSTL a été rachetée par … Astrium, ce qui permet au « perdant », en additionnant la part SSTL et les équipements qu’il fournit à OHB, d’avoir une part plus importante que le maître d’œuvre. Puis au fur et à mesure des appels d’offres suivants (« batch 2 » de 8 satellites, puis « batch 3 » de 12), la constellation est complétée. Aujourd’hui, les 22 premiers satellites ont été livrés en orbite, et permettent au service Galileo d’être déclaré opérationnel, avec des performances supérieures aux spécifications et actuellement meilleures que GPS. La fin de l’histoire … on ne la connaît pas encore, car Galileo est maintenant une constellation opérationnelle. La Commission doit en assurer la pérennité, ainsi que la diffusion dans le monde entier. Mais le succès est déjà là, puisque presque tous les smartphones de nouvelle génération ont « Galileo Inside ». La consécration viendra quand on ne parlera plus du GPS, mais du Galileo américain! En dehors de ces deux contrats emblématiques (et qui font d’ailleurs mentir la croyance de certains qu’OHB eût été « créé » par une quelconque volonté stratégique allemande), la croissance interne s’est faite par une présence accrue sur les grands programmes de l’ESA (Meteosat 3ème génération, programme scientifique Plato, programme de télécommunication SmallGEO, puis Electra (propulsion électrique)) et des agences nationales civiles ou militaires (programmes EnMap et Prisma pour l’observation de la terre en hyperspectral, programme SARaH en continuation de SARLupe, programmes de satellites militaires optiques Optsat en Allemagne et NAOS au Luxembourg,…).

Croissance externe : OHB, acteur européen

OHB a aussi crû par achat de sociétés dans plusieurs pays d’Europe. D’abord en Italie, à cause de la fibre italienne de la famille, avec le rachat de Carlo Gavazzi Space (devenue OHB Italia). Puis a suivi Luxspace, qui a été créée de toute pièce quand le Luxembourg est devenu membre de l’ESA. Avec 80 personnes fabriquant des petits satellites, c’est un type d’industrie peu répandu au Luxembourg, mais avec une volonté affichée du pays d’être un acteur reconnu du domaine (avec ses ambitions dans le « space mining »). Puis en 2007, OHB a racheté « l’autre ETI familiale du secteur », Kayser-Threde, lorsque ses fondateurs ont voulu « passer la main », ce qui est souvent le cas quand la descendance ne peut assumer la suite. Ont été ensuite acquises Antwerp Space (ancienne filiale de Thales Alenia Space en Flandres) et OHB Sweden (ancienne division systèmes spatiaux de la société étatique Swedish Space Corporation). OHB vient récemment de s’établir en République tchèque, en Autriche et en Grèce.

Un acteur clef de la filière Ariane

La plus grosse acquisition a été celle de l’activité spatiale de MAN, rachetée en 2005, et devenue MT Aerospace. MTA est le plus gros contributeur non français à la filière Ariane, avec environ 11% sur Ariane 5 et autant sur le futur lanceur Ariane 6. MTA est également le plus gros actionnaire non français d’Arianespace, avec environ 8% du capital. MTA est présent sur le territoire français…avec 70 personnes à Kourou, le port spatial de l’Europe. Bien sûr, le sujet de la pérennité du lanceur européen est de ce fait un sujet crucial pour OHB, et les enjeux de la concurrence exacerbée par l’arrivée de Space X sont énormes. MTA a fait d’énormes efforts de compétitivité pour diminuer les coûts. La preuve de cet effort a été concrétisée récemment par des contrats remportés sur le marché américain (pas vraiment réputé pour son ouverture !) auprès de Boeing (lanceur SLS) et Blue Origin (New Glenn); mais aussi auprès d’ISRO pour le lanceur indien, ce qui, compte tenu des coûts comparés entre l’Inde et l’Europe, est une vraie performance! MTA développe par ailleurs sur fonds propres un mini-lanceur (classe 200 à 500 kg de charge utile en orbite basse, donc bien en-dessous du lanceur italien Vega…et a fortiori d’Ariane). Avec plusieurs possibilités pour le site de lancement en cours d’évaluation : Andoya en Norvège, Kiruna en Suède, l’île de Santa Maria aux Açores…et bien sûr Kourou !

Conclusion : Un « pure player » du spatial

OHB a trouvé « sa place au soleil » parmi les acteurs du spatial à force de persévérance, et surtout d’agilité et de compétitivité. C’est bien entendu un défi de conserver ces atouts tout en grossissant, mais la structure familiale permet de conserver une grande réactivité. Une grande autonomie laissée aux filiales européennes autorise aussi une flexibilité importante. OHB est un « pure player » du spatial, ce qui permet de se concentrer sur un domaine d’excellence. L’activité étant principalement institutionnelle, OHB ne subit pas la décroissance inéluctable du marché commercial des télécommunications spatiales. Grâce à l’irruption de l’Union Européenne dans le paysage, avec plus de 10 milliards d’euros dans le Cadre financier actuel (2014-2020) et 16 milliards prévus dans le prochain (2021-2028), en sus des budgets de l’ESA, ainsi que la croissance des budgets spatiaux militaires, l’Europe prend enfin conscience de l’importance du spatial pour son économie et sa souveraineté.

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