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01 mars 2019

APRÈS L’ARMISTICE DE 1918, LES DÉFIS DES POUDRIERS
DÉFAIRE EN 40 ANS CE QUI A ÉTÉ FAIT EN 4 ANS

La journée Paul Vieille de l’AF3P (Association française de pyrotechnie et du patrimoine poudrier) en décembre 2018 avaient pour thème « conséquences de l’armistice du 11 novembre ». Après une montée en puissance extrêmement rapide de la fabrication, il a fallu reconvertir et dépolluer : la suite a été difficile ... et n’est pas terminée ! Extraits.


 

Arrêter la production

Les poudres étaient en partie achetées : malgré une préparation de résiliation dès mi-2018, les USA ont continué à livrer ... des poudres à stabilité réduite car elles étaient destinées à un emploi rapide !

En France, la production a cessé immédiatement, sauf localement pour des raisons de sécurité. Mais il a fallu débaucher en un mois des dizaines de milliers d’ouvriers. Parmi les Français « de souche » les hommes ont été reclassés en priorité, alors que les femmes ont été renvoyées à leurs foyers avec une prime d’un mois de salaire. Les coloniaux (surtout d’Algérie et d’Indochine) étaient renvoyés, en priorité ceux qui étaient le plus intégrés, pour éviter un brassage de populations, Ainsi lorsque les effectifs baissent, dès fin 1917, suite à la priorité donnée aux importations depuis les États-Unis, ce sont d’abord les coloniaux qui sont touchés. C’est d’ailleurs ce que demandent les syndicats.

Convertir les personnes

L’organisation du travail, très différente de celle que nous connaissons aujourd’hui, permettait des variations rapides d’effectifs : à Bergerac, il y avait en novembre 1918 deux ingénieurs pour plus de dix mille ouvriers, puis 1 100 ouvriers en décembre 2018. Les Coloniaux rendus inactifs sont affectés au nettoyage du front et aux chemins de fer. Ceux qui restent sont souvent renvoyés pour faire des emplois pour les soldats français de retour du front. Vers 1930, 70 % des vietnamiens renvoyés chez eux sont fichés par la sûreté ! Parmi eux, un certain Ho Chi Min !

Convertir les industries

Les poudreries construites ou agrandies pour la guerre – et leurs annexes : hôpitaux, écoles, voies ferrées – ont été vendues et parfois rachetées de nouveau 20 ans plus tard pour être enfin revendues après la libération.

Nettoyer les terrains

L’urgence du nettoyage est double : éviter les accidents, et rendre les terres à l’agriculture, notamment en rebouchant les tranchées, quitte à agir au détriment du long terme. On y renonce dans les zones très polluées, comme à Vimy ou Suippes. La tâche est compliquée par les enfouissages sauvages réalisés dans le contexte d’urgence. Une partie est réalisée par des prisonniers de guerre (avec 5 % de morts, et en conformité discutable avec la convention de Genève) et des volontaires. Une partie est valorisée dans des marchés où les contractants sont payés par l’acier récupéré, jusqu’à l’effondrement des cours en 1929.

Eliminer les stocks ... et récupérer

A Toulouse ou à Bergerac les stocks des poudreries, considérables, ont d’abord été mis en sécurité, c’est à dire noyés dans des étangs artificiels (les ballastières) pour limiter la température. Certains fonds ont même été récupérés en 1940 pour fabriquer de la poudre.
En 1928, il restait à Bergerac 14 000 tonnes de substances énergétiques américaines « dont la stabilité n’était pas assurée » ce qui a donné lieu à un très grave incendie lorsque la 
ballastière a été asséchée pour récupérer le cuivre des caisses, et des lots dispersés et mal identifiés, ce qui a compliqué les marchés d’élimination. Il reste dans les ballastières de Toulouse, où l’État a dû racheter les terrains vendus à la Grande Paroisse, entre 3 000 et 5 000 tonnes de déchets, en très grande partie noyés dans la vase. On y a même retrouvé des étuis postérieurs à 1950.

Armes chimiques, cent ans plus tard

La fabrication des munitions chimiques à Angoulême, engagée d’urgence en août 1917 pour une production en janvier 1918 et poursuivie jusqu’en 19401 a laissé d’impressionnants stocks immergés en mer jusqu’en 1965.
Il reste à éliminer les munitions des champs de bataille, environ 10 % non explosés, dont quelque six millions d’obus toxiques. C’est l’objectif du programme Secoia, dont le premier tir de qualification, après de multiples déboires, devrait avoir lieu début 2019.

700 ans d’efforts : une réaction chimique n’est jamais complète. Inutile d’espérer que le temps fera son action et neutralisera les produits énergétiques et toxiques : les chimistes savent bien qu’il restera toujours des réactions incomplètes. Sur les trois milliards d’obus et bombes (sans compter les 50 milliards de cartouches) un dixième n’a pas explosé. Un rapide calcul montre qu’au rythme actuel il faudra 700 ans pour tout éliminer.

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1 : Sujet longtemps tabou, au point qu’une thèse de doctorat récente affirmait le contraire (cf magazine des IA de févier 2017). La réalisation de l’usine en 6 mois incluant le développement du procédé paraît tout simplement impossible.

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