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12 juillet 2019 - Lancement du Suffren à Cherbourg
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30 septembre 2020

MEMOIRES DU TEMPS LONG

Publié par Bernard ROGEL, Amiral | N° 121 - Sous-marins

« La France est un pays du temps long. Qui sait que les plus grandes réussites sont celles qui viennent de loin, d’expériences conjuguées, de savoir-faire éprouvés, d’années passées ... Le chef de l’Etat est le garant du temps long, parce que ma responsabilité de chef des armées est de prémunir notre Nation des menaces, en fixant l’horizon à plusieurs dizaines d’années. 60 ans : c’est le cycle de vie d’un sous-marin, de sa conception à sa déconstruction, bien loin des échéances du quotidien » ... Les mots du Président de la République résonnent dans le hall Laubeuf.


Des mots si justes, qui parlent aux sous-mariniers et en particulier à ceux qui comme moi, ont connu, en 44 ans de carrière, les sous-marins de type Aréthuse, Narval, Daphné, Agosta, Rubis, Améthyste, Redoutable, Triomphant. Tout cela peut paraître fort loin pour les plus jeunes, mais c’était hier. Voilà donc le nouveau fleuron des forces sous-marines. La fin d’un cycle, le début d’un autre. La longue visite du bâtiment effectuée quelques minutes plus tôt avec le Président de la République n’a pas dépaysé les sous-mariniers présents. La technologie a certes beaucoup évolué mais les repères sont toujours là. Ce bâtiment a de nombreux atouts : plus silencieux, plus manœuvrant, doté de capacités de missiles de croisière et d’un système intégré de conduite des opérations spéciales. Des années d’expérience sont ainsi synthétisées dans ce nouveau sous-marin.

L’émotion est là palpable pour tous. Les regards se croisent, clairs et souriants ; il n’est pas besoin de parler pour savoir ce que le monde des « bateaux noirs » ressent. Non seulement l’émotion liée au début d’un nouvel épisode de la vie des forces sousmarines mais aussi la fierté de se dire que malgré les discussions sans fin dans les alcôves des cabinets ministériels, malgré la régularité des aléas budgétaires, malgré les naïvetés de ceux qui refusent avec obstination de voir les dangers du monde, ce projet, symbole de la détermination de notre pays à rester dans le club des grandes puissances, a quitté le monde des ambitions pour s’ancrer désormais dans la réalité. Oui, la France est un pays du temps long. Et les sous-mariniers le savent bien.

« DES ANNÉES D’EXPÉRIENCE SONT AINSI SYNTHÉTISÉES DANS CE NOUVEAU SOUS-MARIN. »

Que de souvenirs se bousculent dans ma tête. Un début de carrière aux sous-marins classiques, formidables écoles de vie et d’humilité, le commandement de deux sous-marins nucléaires d’attaque « Casabianca » et « Saphir », le poste exigeant mais passionnant d’officier entraineur de l’Escadrille des sous-marins de la Méditerranée. C’est alors qu’avec quelques autres, il y a 25 ans, nous avions bâti la première expression du besoin opérationnel du programme Barracuda, en prenant en compte tout le retour d’expérience de nos opérations.

Les Rubis constituaient déjà une rupture importante dans les opérations des sous-marins d’attaque. Les pistages de longue durée rendus possibles grâce à un bond important dans nos capacités de détection, la puissance disponible à profusion sans devoir égrener, comme sur les sous-marins diesel, les ampères heures de la batterie, la vitesse qui permettait de remonter les forces navales par l’arrière (grande nouveauté pour elles), la capacité à rester très longtemps dans des zones côtières pour y écouter et observer les installations adverses. Tout cela semble bien naturel aujourd’hui mais à l’époque, nous avions le sentiment d’être les pionniers d’une nouvelle ère des opérations navales. Nous découvrions que l’arrivée des SNA, après celle des SNLE, avait fait rentrer la France dans une nouvelle dimension : la cour des Grands comme disent certains. En 1994, certains « illuminés » avaient même prétendu que ces sous-marins seraient bientôt intégrés dans le groupe aéronaval. L’arrivée des transmissions par satellite et les centrales inertielles de navigation avait en effet considérablement changé la donne. Ça n’arrivera jamais disaient les sceptiques, gardiens obstinés des traditions séculaires. L’Histoire a prouvé qu’ils avaient tort ! Avec ces sous-marins, venait en effet le temps de l’invention et des améliorations sans tabous : une conception instinctive de la marche en avant. Que de progrès ont été enregistrés par l’imagination et la persévérance, par les discussions passionnées avec les industriels, toujours avec l’appui de nos ingénieurs de l’armement qui arborent avec fierté sur leur poitrine le macaron, bien mérité, des forces sous-marines. La « tribu » des sous-mariniers ne se limite pas à celle des équipages

Ces progrès, cette réflexion « out of the box », je les ai retrouvés alors que j’étais Sous-chef d’état-major opérations de la Fost après avoir commandé « l’Inflexible », avec lequel j’avais connu en patrouille le drame du Koursk et les attaques du 11 septembre 2001, épisodes qui à eux seuls mériterait un livre entier. A l’époque, sont venues les missions opérationnelles lointaines des SNA jusqu’en Océan Indien, le centre de contrôle commun des sous-marins à Brest, la maturité opérationnelle des « Triomphant » dont la conduite des patrouilles n’avait plus grand chose à voir avec celle de leurs prédécesseurs. Et à chaque fois la même rengaine : vous n’y arriverez pas. C’est mal connaître la pugnacité des sous-mariniers et leur culture du retour d’expérience : Toujours avancer en retirant les leçons du passé, en imaginant avec détermination, avec courage. Toujours vérifier que le modèle est adapté au nouvel environnement.

Puis dans le poste de Sous-chef d’état-major « Opérations » des armées, j’ai pu observer les officiers de toutes les armées du Centre de conduite et de planification des opérations apprécier l’intérêt de l’ubiquité des sous-marins nucléaires d’attaque, leur capacité à faire peser une menace sur une zone immense, l’amélioration incessante de leurs capacités de recueil de renseignement, leur aptitude inégalée à servir de senseur avancé et discret aux forces. Ces capacités si précieuses pour un patron d’opérations car elles permettent de recueillir en toute discrétion un renseignement primordial sans élever le niveau de la crise.

Tout cela je ne l’ai pas oublié, alors que, Chef d’état-major de la Marine, nous en étions aux ultimes réglages de la classe Barracuda et au début de la réflexion sur les successeurs des « Triomphant ».

Ces progrès dans la conception et l’emploi des sous-marins ne doivent rien au hasard. Si nos sous-marins ont atteint ce degré d’efficacité, c’est d’abord grâce à l’ingéniosité des ingénieurs et des équipages trouvant sans cesse des réponses aux nouveaux défis ; c’est aussi la culture du retour d’expérience partagé avec nos industriels ainsi qu’avec nos ingénieurs de conception et de maintenance ; ce sont enfin les compétences si précieuses, qu’il nous faut absolument préserver, de nos spécialistes dans les chantiers. Quand on observe d’autres organisations, nous ne pouvons qu’être fiers de notre système qui analyse les résultats de manière froide, sans tabous, et est toujours force de proposition. Pas de faux fuyants, pas d’excuses, seule la victoire compte et pour cela est développée une culture de l’amélioration sans interdits mais qui n’oublie jamais la rigueur nécessaire aux opérations sous-marines.

Et c’est la fertilisation croisée entre les sous-mariniers et les ingénieurs, ceux de l’armement et des industries, ainsi que la marche en avant entre les technologies des SNLE et des SNA successifs qui aujourd’hui nous rend encore plus performants. Mais c’est également grâce à la détermination des autorités politiques qui comprennent bien l’atout que leur confèrent des forces sous-marines efficaces. C’est le Président Mitterrand qui a initié les premières décisions concernant le Suffren. Quatre Présidents se sont succédés jusqu’au lancement de ce bâtiment par le Président Macron. Six quinquennats se dérouleront avant son désarmement et le lancement d’une nouvelle génération de sous-marins. La France est le pays du temps long. C’est sa force.

Auteur

Bernard ROGEL, Amiral

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