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01 mars 2019

SOIXANTE ANNEES D'EUROPE

Non, deux mille ! Elle est là depuis au moins vingt siècles. Quelques points de repère.


Préhistoire

De temps en temps, un coup de force tente d'unifier « cette petite excroissance occidentale du continent asiatique » (E. Renan) : César ... Charles-Quint ... Napoléon. De leurs conquêtes, il n'est rien resté. En 1608, Sully envisage une confédération des royaumes, concrétisée par une armée commune. Elle s'opposerait aux pressions ottomanes et barbaresques venues du Sud – déjà !

En 1848, au Sénat, Victor Hugo affirme : « Un jour, on verra ces deux grands blocs, les États-Unis d'Amérique et les États-Unis d'Europe... ». C'est brillant, pompeux et anodin.

Bouleversés par les deux conflits mondiaux, quelques hommes de bien, Spaak, Spinelli, Adenauer en France, on connaît surtout Jean Monnet – plaident pour un rapprochement franco-allemand. Ils s'attellent à « tisser suffisamment de liens entre les deux pays » (R. Schuman 1950) pour rendre toute guerre impossible. Bien vu : nous sommes en paix depuis plus de soixante ans. Une fois organisés le charbon et l'acier (CECA), ils laissent un seul monument, mais de taille : le Traité de Rome, texte aussi beau que le Code civil et qui, malgré quelques additions plâtreuses (Maastricht, Lisbonne), sert encore.

Supprimant des contraintes, il s'affirme libéral et engage les six fondateurs à marcher vers des libertés, libertés de circuler pour les personnes, les biens et services, les capitaux... Belle construction, dont une erreur cependant engage l'avenir : l'Union travaillera en plusieurs langues. Au départ, les Six étaient convaincus de l'intérêt d'une langue unique et allaient s'accorder sur le français. Les Belges s'y sont opposés : pas de déséquilibre entre nos deux communautés linguistiques ! Résultat : aujourd'hui coexistent vingt langues et plus, au prix de problèmes inextricables. La tour de Babel n'est pas loin et, en pratique, on travaille en anglais.

Moyen Age

Coïncidence : 1958 n'est pas seulement le début d'un effacement progressif des frontières, c'est aussi un changement brutal dans les orientations de la France. Les dix ans qui suivent vont subir l'empreinte d'une personnalité hors du commun. Dans sa vision souverainiste, le Général exclut les compromis, bloque les avancées en menaçant de la « chaise vide », ne se rapproche de l'Allemagne que du bout des lèvres (la photo historique qui le réunit à Adenauer marque une réconciliation, non un projet commun). Démocrate quand ça l'arrange, il refuse toute légitimité au Parlement européen (qui ne commencera d'être élu qu'en 1979) et repousse l'idée d'un grand Président capable d'incarner l'Europe, alors qu'il aurait certainement été le premier.

A l'actif de cet immobilisme, un refus obstiné à l'entrée des Britanniques. Rancune accumulée au cours de quatre ans d'humiliations à Londres ? On l'a dit. Mais lucidité aussi face au « cheval de Troie des Américains »(De Gaulle).

Années ternes, mais qui permettent à la Commission européenne de faire ses premières armes. Création originale du Traité de Rome, de taille réduite, efficace, car on a su éviter quelques pièges administratifs à la française : annuité budgétaire, contrôles financiers a priori..., mais qui se rend vite indispensable comme moteur du progrès. Pourtant, au début, elle est ignorée. Méprisée par les Pays membres, ignorée des administrations nationales, la Commission, pragmatique, se tourne vers les acteurs privés, qui ne demandent pas mieux. Ainsi naît le lobbying européen, présence continue des groupes d'intérêt dans les affaires. Il ne fera que croître jusqu'à remplir aujourd'hui tout l'espace qu'on lui laisse et parfois un peu plus (vingt mille lobbyistes en place à Bruxelles).

Mai 68 prépare la fin de cette période tunnel. Exit le grand Trublion, il retourne finir ses Mémoires – monument littéraire qui, par la hauteur des vues et l'exigence du style, rappelle Tacite et le cardinal de Retz. Comme écrivain au moins, il traversera les siècles.

Le dynamisme est revenu et si nous sommes encore au Moyen-Age, ce n'est plus celui de l'obscurantisme, c'est celui des cathédrales. Elles se nomment PAC, Programme commun de recherches, politique commerciale extérieure, efforts de normalisation, début d'une conscience écologique...

Renaissance

Dans ces avancées, France et Allemagne montrent la voie. Non que les « petits pays » soient négligeables ; d'ailleurs, « il n'y a pas de petits pays, nous sommes tous égaux dans la même dignité » (F. Mitterrand). Le hasard des élections place en même temps au pouvoir des tandems qui fonctionnent bien : V. Giscard d’Estaing et H. Schmitt, puis Mitterrand et H. Kohl savent, sans heurter les petits, reprendre la dynamique. Des progrès majeurs arrivent avec un homme nouveau.

Ceux qui n'ont pas connu ce « siècle d'or » ont peine à imaginer le feu sacré qui animait alors les eurocrates. Sous la conduite de J. Delors, c'est avec enthousiasme qu'ils ont mis au point un corpus législatif impressionnant – recherche (le PCRD), environnement (l'Acte unique), circulation des personnes (Schengen), échanges universitaires (Erasmus)... J. Delors diagnostique ce qui manque au marché intérieur (290 mesures encore à prendre !), il met les États membres face à leurs responsabilités : « C'est cela que les Pères de l'Europe ont signé, allez-vous le renier ? »

Certes, tout n'est pas rose : la technocratie tourne facilement à la bureaucratie. Comme on vote, elle se mâtine de démocratie et, entre pays, se pollue de la diplomatie. Peu importe, fin 92, l'essentiel du Marché unique est là.

Paroles entendues à Bruxelles

L’Union européenne possède 23 langues officielles, et en pratique, utilise surtout l’anglais. La langue la plus répandue demeure la langue de bois.

La Commission est comme Christophe Colomb : quand il est parti, il ne savait pas où il allait ; quand il est arrivé, il ne savait pas où il était. Et tout ça, avec l’argent des autres.

L’image de la construction européenne : un bateau (certains disent : une galère) qui a pour rameurs une population discrète dont les deux tiers sont sous l’eau, ramant dans des sens opposés. D’ailleurs, il n’y a personne à la barre.

La Commission ? Une technocratie, qui s’est rapidement pervertie en bureaucratie. Comme on est entre pays, on y est soumis à la diplomatie. Et maintenant, on voudrait y ajouter la démocratie ?

Le Parlement est le lieu de l’aléatoire : avant le vote, sa décision est imprévisible ; après le vote, sa décision est inexplicable.

Tout le monde peut être expert, il suffit de n’avoir aucun pouvoir de décision.

A Bruxelles, on n’influence que des gens influençables.

La diversité des peuples d’Europe peut donner le meilleur ou le pire, le paradis ou l’enfer. Au paradis de l’Europe, la police est britannique, la mécanique est allemande, la cuisine est française (bien sûr), les amants sont italiens et tout est organisé par les Belges. Dans l’enfer de l’Europe, ce n’est pas la police, c’est la cuisine qui est britannique ; la police, elle, est allemande, la mécanique est française, les amants sont belges et tout est organisé par les Italiens.

 

Tour de Babel

En parallèle et sans émouvoir personne, de nouveaux partenaires sont arrivés – dont les Britanniques. Des six fondateurs, nous sommes passés à neuf, puis dix et vers 86, nous serons douze. La construction s'anime alors d'un débat inédit : élargissement ou approfondissement ?

Élargir, c'est augmenter le nombre des membres. Le club exerce son attractivité : « Nous, à l'intérieur, nous nous plaignons. Mais les autres, à l'Est, nous voient, ils savent, ils veulent en être » disait un ministre allemand. Beaucoup de candidats donc, parfois exotiques : quand le Maroc a demandé à rejoindre l'Europe, on lui a rappelé qu'il est ... en Afrique ! Approfondir, c'est accroître le nombre des thèmes traités en commun, sans oublier les processus par lesquels on les traite. Alternative en fait fallacieuse : comment s'engager à être plus sans avoir d'abord revu les méthodes ? Par exemple, que deviennent les décisions à l'unanimité quand on est très nombreux ? La volonté de thèmes nouveaux révèle les contradictions. L'Allemagne souhaite une évolution politique – pouvoir du Parlement, diplomatie unique ... alors que la France plaide monnaie unique, à des Allemands sceptiques. Marqués par les mésaventures monétaires de la République de Weimar – une dévaluation catastrophique qui a indirectement provoqué la montée d'Hitler ils redoutent de polluer leur bon mark par la gestion cahoteuse des pays du sud.

Le compromis sera Maastricht, où chacun promet d'être financièrement et budgétairement sage, sous peine de mettre en péril les équilibres et, à terme, la monnaie commune elle-même. Bien entendu, une fois définis les critères de cette sagesse, certains s'empressent de les violer : d'abord la Grèce, puis le Portugal, aujourd'hui l'Italie. Et, en permanence, la France. Ce manque de discipline exaspère les pays sages, fait perdre aux autres leur crédibilité, il n'est pas pour rien dans les crises à venir.

Montée des périls

Faute de maîtriser l'opposition élargissement/approfondissement, on récolte l'affadissement. En effet, entre-temps, nous sommes devenus quinze, et la France souhaite que ça continue. Un fou du roi plaide avec talent pour « une Europe à quarante pays » (J. Attali). Le Royaume-Uni ne demande pas mieux qu'une vaste Zone à vocation purement commerciale. L'Allemagne, empêtrée de remords envers les pays d'Europe centrale qu'elle a beaucoup fait souffrir, ne leur refuse rien et vers 2000, l'Union incorpore dix pays de plus ! Dix ! Ce n'est pourtant pas le meilleur moment. La mondialisation met l'économie européenne à rude épreuve, la démographie du Tiers monde exerce de plus en plus sa pression.

Trois crises cassent la dynamique. Une crise économique et commerciale, face aux Dragons asiatiques. Une crise institutionnelle, faute d'adapter les processus de décision. Par exemple, la fiscalité. Cette clé de l'union économique se décide à l'unanimité. Disposition sage à six, devenue inapplicable à vingt-huit. Il faudrait changer la règle. Mais pour la changer, il faut... l'unanimité. Paralysie !

Enfin, une crise morale, car les citoyens n'y croient plus, ils sont devenus injustes envers l'Union dont ils oublient les bénéfices : d'abord, la paix depuis soixante ans ; puis, un euro stable (ceux qui veulent en sortir ont-ils mesuré les dévaluations que subirait le nouveau « nouveau franc » ?) S'y ajoutent coopération scientifique, échanges d'étudiants, facilité des déplacements, efforts pour l'environnement... Mais imprudemment on leur avait promis la prospérité, et la mondialisation va en sens inverse. Les flux migratoires laissent prévoir de nouvelles tensions et déjà les opinions sont bouleversées : un geste généreux, le million d'immigrés de Mme Merkel, se révèle un boulet électoral.

Face aux crises et au scepticisme, il faudrait à nos dirigeants du courage. C'est plutôt la duplicité qui s'installe : un projet de Constitution, rejeté par l'opinion,

recevra assez de cosmétiques pour devenir Traité (de Lisbonne). Les citoyens sont de moins en moins dupes. Rien d'étonnant alors qu'une majorité de Britanniques, à l'occasion d'une consultation aventureuse, se prononcent comme ils l'ont fait.

Le Brexit

Les Anglais veulent sortir. Mais étaient-ils vraiment dedans ? Leur comportement a souvent été à l'image du « I want my money back » de Mme Thatcher (une des paroles les plus bêtes prononcées à Bruxelles, où pourtant on en entend beaucoup), qui ne ruisselait pas de solidarité.

Ils n'ont adhéré ni à l'Euro, ni aux accords de Schengen et pourtant leur scission est loin d'être simple, tant il reste de ces liens que Schuman voulait tisser entre les pays. Ayant mieux mesuré ce qu'ils étaient en train de perdre, ils essayent de grignoter, un par un, le maintien de ces avantages. Le risque est que l'Union leur concède trop, jusqu'à produire un OVNI monstrueux, semi-État membre qui bénéficierait des privilèges de l'adhésion (circulation, commerce, maintien du rôle financier de la City...) sans en avoir les inconvénients (émarger au budget.)

Le négociateur en chef a donc une responsabilité considérable. Le fait qu'il soit français n'a aucune importance, l'essentiel est qu'il soit bon. Il semble l'être.

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