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Essais de systèmes d’autoprotection sur C160 au Centre d’essais en vol (maintenant DGA EV) dans les années 1990
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03 mars 2023

VIVRE SA PASSION, C'EST PRENDRE DES RISQUES

Pourquoi intègre t-on le corps de l’armement, et pourquoi y reste-t-on ? Pourquoi même quand on l’a quitté, garde-t-on un attachement pour celui-ci ? C’est une question fondamentale à l’heure où l’évolution brutale du contexte géopolitique entraîne la fin des dividendes de la paix et impacte la DGA et toute l’industrie de défense.


Il n’y a pas de réponse universelle, les motivations de chaque IA sont différentes, mais il est possible d’affirmer qu’il s’agit souvent d’une affaire de passion. Il suffit pour s’en convaincre de faire un peu d’introspection ou de regarder les carrières d’IA qui nous ont servi de modèles : on y retrouve toujours de la passion, ou plutôt des passions.

« IA : UNE VIE DE PASSIONS »

Car les passions qui nous animent sont souvent évolutives au cours d’une carrière. Bien souvent, ce sont celles de la technique et du service de l’État qui motivent le jeune IA, et celles-ci ne peuvent qu’être satisfaites par la DGA vu les domaines techniques couverts et leur impact sur notre outil de défense. Plus tard, sans que ces passions ne disparaissent jamais complètement, elles sont souvent complétées par d’autres : passion pour la conduite de projet, pour l’international, pour les hommes et les femmes qui contribuent à faire vivre nos passions, pour l’industrie pour ceux qui la rejoignent…

Et comment ne pas être passionné quand on travaille à la DGA ? Que l’on soit en établissement, en administration centrale, en unité de management, les passionnés sont légion, à tous les niveaux, et ils sont contagieux ! Qui n’a pas en tête d’exemples d’ouvriers ou de techniciens blanchis sous le harnais qui, à la veille de leur retraite, au sommet de leur savoir, gardent l’enthousiasme et la passion de leurs vingt ans ?

Comment ne pas être passionné quand on la chance de servir dans une institution qui offre à chacun la possibilité de s’épanouir au travers d’une multitude de métiers et d’expériences, où la compétence est le seul critère pour l’accès aux postes et aux responsabilités, et non le type de recrutement ou la spécialité/métier d’origine ?

Comment ne pas être passionné quand on a l’opportunité de servir sous des chefs exceptionnels, avec des styles parfois très différents, qui sont des exemples que l’on veut suivre et plus encore ne pas décevoir, qui vous tirent vers le haut et qui vous soutiennent quand vous traversez des moments difficiles sur le plan personnel ou professionnel ?

Et cette passion continue d’animer nos camarades qui rayonnent hors de la DGA, que ce soit dans l’industrie ou dans d’autres administrations, car ils trouvent dans ces autres entités de nouvelles passions à assouvir.

Oui, la passion est nécessaire pour travailler à la DGA, car il faut de la passion pour faire avancer les projets dans un environnement compliqué qui s’apparente parfois à une course d’obstacles. Aussi, je voudrais profiter de la tribune qui m’est offerte pour évoquer un point de vigilance susceptible d’impacter cette passion qui anime les personnels DGA et les IA en particulier : l’aversion au risque.

La mission prioritaire de la DGA est de doter nos militaires des matériels dont ils besoin pour assurer leurs missions. Donc, si ces derniers sont prêts à risquer leur vie en opérations, les IA ont une obligation morale à prendre également des risques pour répondre à leurs besoins, afin que la DGA ne devienne pas une administration nombriliste centrée sur elle-même. Ces risques sont de trois ordres :

Risques techniques :

J’appuie ou pas sur le bouton, je donne ou pas l’autorisation de vol ou de plongée ? Il n’est évidemment pas question de faire n’importe quoi, mais à partir d’un certain stade, ce ne sont plus des mesures compensatoires que certains demandent, c’est un parapluie en béton armé. Dans ma carrière, j’ai été amené à prendre parfois des décisions potentiellement risquées, comme par exemple tirer au canon de 155mmm et à la roquette sur un C160 Transall en vol pour tester un détecteur d’arrivée missile (je peux vous garantir que l’équipage ressent bien l’onde de choc de l’obus quand il le croise). J’ai pris ce risque, soutenu par une hiérarchie composée de vrais chefs, car les aléas potentiels étaient pour moi bien maitrisés et l’enjeu était de permettre à mes camarades aviateurs d’assurer leurs missions de transport en sécurité pendant le siège de Sarajevo : la DGA ne pouvait pas leur faire faux bond. Si on ne veut pas assumer les risques inhérents à un poste, on fait autre chose, on n’oblige personne à prendre des responsabilités !

Risques contractuels :

L’alourdissement constant des procédures de contractualisation (même si la professionnalisation des achats s’est avérée un grand progrès) couplée chez certains signataires de marchés à une prudence extrême avant de signer un acte (compréhensible au demeurant car ils sont personnellement responsables) se traduit par un allongement des délais de contractualisation. Or, si l’on veut raccourcir les processus d’acquisition, il faut être prêt à assumer des arbitrages contractuels découlant de négociations pilotées au bon niveau et raisonnées, plutôt que de s’effacer dans un repli systématique derrière la procédure. Il faut accepter de parfois perdre devant le Tribunal Administratif ou de faire des transactions, et ne pas en tenir rigueur à celui qui a signé le marché, car c’est une conséquence normale d’une prise de risque raisonnée. De manière plus générale et en sortant du seul périmètre de la contractualisation, je pense que la DGA (et même le MINARM car les procédures les plus lourdes ne sont pas forcément du côté DGA…) gagnerait en efficacité en allégeant la comitologie et appliquant une vraie subsidiarité ;

Risques intellectuels :

Il faut continuer à encourager tous les personnels, quel que soit leur niveau, mais notamment les IA, à proposer des idées pour améliorer le fonctionnement de la DGA. Cela devrait même être un critère de sélection des cadres. Peut-être que 90% des idées proposées seront mauvaises ou inapplicables, mais si on n’accepte ni n’encourage qu’elles le soient, alors on ne bénéficiera jamais des 10% de bonnes idées et on se retrouvera dans un schéma catastrophique de pensée unique. Je me souviendrai toujours de la réaction d’un directeur de la DGA suite à un mémo de fin d’affectation que j’avais rédigé après avoir dirigé un centre, où je critiquais vivement, mais de manière argumentée et constructive, le fonctionnement de ses services. Croisé à un rendez-vous des managers, loin de me « vitrifier », il m’avait au contraire félicité car mon papier lui donnait des arguments pour faire évoluer sa direction !

« SAVOIR PRENDRE DES RISQUES TECHNIQUES, CONTRACTUELS ET INTELLECTUELS »

Tous les risques ne se valent pas, un risque pénal lié à un problème HSCT n’a pas les mêmes conséquences qu’un passage devant le Tribunal Administratif ou un rapport du Contrôle Général des Armées ou de la Cour des Comptes. Il ne s’agit pas de faire n’importe quoi, mais d’agir avec discernement et donc d’avoir aux postes de responsabilité des dirigeants prêts à prendre des risques raisonnables et à faire preuve d’audace, sous l’autorité d’une hiérarchie qui les soutienne et les couvre. C’est une condition indispensable pour que la DGA reste l’administration performante et innovante qu’elle est, continue d’attirer et de former des talents, qu’ils œuvrent ensuite en son sein ou qu’ils rayonnent, en bref que la DGA continue de permettre à nos jeunes IA de vivre leurs passions comme nous avons vécu les nôtres !
En attendant, je vous laisse découvrir ce dossier qui vous permettra de découvrir les multiples passions qui sont la marque du corps de l’armement, en vous laissant méditer cette phrase de Voltaire : “Les passions sont les vents qui enflent les voiles du navire ; elles le submergent quelquefois, mais sans elles, il ne pourrait voguer”.

Photo de l auteur
Claude Chenuil, IGA, Consultant aéronautique et défense

Diplômé de l’ENSICA, breveté pilote militaire, Claude Chenuil débute sa carrière dans la guerre électronique aéroportée au CEV puis au SPAé. Après un passage par DGA/CAB, il rejoint la SIMMAD puis l’UM-Aéro comme DP MRTT et Airbus présidentiel. Il est ensuite nommé directeur de DGA Essais propulseurs puis directeur de DGA Essais en vol, avant de terminer sa carrière à la DGA/DRH comme sous-directeur mobilité recrutement.

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