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11 octobre 2021

L’INGÉNIERIE SYSTÈME, SPÉCIALITÉ DU GÉNÉRALISTE

L’ingénierie Système (IS) s’est structurée ces dernières décennies et, en 1998, 13 grands groupes ont créé l’AFIS, Association Française d’Ingénierie Système, elle-même membre au niveau mondial de l’INCOSE (International Council on Systems Engineering). Interview d’Olivier Dessoude, responsable IS chez Naval Group et Directeur Technique adjoint de l’INCOSE. 


La CAIA : Peux-tu nous rappeler ton parcours d’ingénieur système ?

Olivier Dessoude : Mes premiers contacts avec l’IS datent des années 1990, avec DCN Ingénierie, pour un appel d’offres avec la Norvège. Il fallait utiliser le standard US MIL-STD-499-B draft. Nous avons commencé par l’analyser pour mieux nous adapter à cette démarche. A la même époque, nous avons commencé à déployer des outils de gestion des exigences. Ensuite, j’ai travaillé dans le secteur nucléaire civil du groupe AREVA, à la fin des années 2000. Avec un groupe d’ingénieurs issus de Technicatome, Airbus et d’autres, nous voulions introduire l’ingénierie système en commençant par des projets de R&D. En huit ans, c’est devenu un projet de transformation d’entreprise, qui a convaincu un certain nombre de managers. Nous avons aussi trouvé une convergence avec EDF qui menait une démarche analogue pour ses grands projets. 

« 18 000 MEMBRES, DONT PRÈS DE LA MOITIÉ SONT AMÉRICAINS,…, ET 4000 CERTIFIÉS. »

En 2017, je suis revenu chez Naval Group pour travailler sur des programmes export. J’y ai trouvé l’occasion de nouer des relations très fortes et positives avec mes interlocuteurs internationaux.

La CAIA : Tu es directeur technique de l’INCOSE, comment es-tu arrivé là ?

OD : On n’y arrive pas par hasard, et je devais sans doute avoir une tournure d’esprit systémique ! J’ai toujours été en contact avec l’AFIS (Association Française d’Ingénierie Système), dont Dominique Luzeaux fut président, mais j’ai davantage été actif au niveau international au sein de l’INCOSE. En 2015, j’ai été volontaire pour suivre un cycle de formation de deux ans intitulé Technical Leadership Institute, et suis membre de la première promotion. Jean Claude Roussel, ancien DT et ancien président de l’AFIS, m’a poussé à candidater au poste de directeur technique, et j’ai été choisi pour un mandat de quatre ans, deux ans en tant qu’adjoint et deux ans en tant que directeur.

C’est un poste bénévole qui me prend environ 15 % de mon temps. Je suis membre du Board et responsable de TechOps.

La CAIA : En quoi l’INCOSE est-elle une société savante ?

OD : C’est d’abord une association professionnelle de spécialistes. L’INCOSE a les caractéristiques d’une société savante particulièrement productive, et en lien avec de nombreuses autres organisations.

J’ai ainsi la tutelle d’une cinquantaine de working groups techniques sur des sujets très variés. Parmi les produits que nous élaborons, on peut citer le « Systems Engineering Handbook » ou le « Guide for Writing Requirements », qui sont bien connus.

L’INCOSE organise deux événements annuels, TechOps assure la programmation de l’International Workshop chaque hiver, et participe à l’International Symposium chaque été. À plus grande échelle, l’INCOSE est présente dans 68 pays et comprend 18 000 membres, dont près de la moitié sont américains.

Je dirais que l’ingénierie système est la science particulière du généraliste. L’IS a bien une dimension scientifique, mais elle est surtout une compilation de bon sens d’ingénieur qu’on essaie de consolider et de partager.

AFIS, Association Française d’Ingénierie Système

Initialement fondée par 13 groupes en 1998, l’AFIS compte aujourd’hui 50 entreprises membres et 1100 adhérents individuels. Elle a pour but de favoriser et promouvoir l’IS et ses usages, ainsi que favoriser les échanges entre membres et assurer une représentation professionnelle.

Ses adhérents interviennent dans la plupart des grands systèmes de transport, défense, aéronautique et spatial, énergie mais aussi contrôle commande, monétique, etc.

Elle possède plusieurs missions, dont une mission normalisation, et une dizaine de comités techniques s’intéressant par exemple aux facteurs humains, à la gestion de configuration, aux systèmes de systèmes. Elle édite des ouvrages techniques, organise des webinaires «1 thème, 1 heure», des journées thématiques et différentes rencontres.

L’AFIS est adhérente de l’INCOSE et a choisi le SE Handbook comme référence, complété par «Découvrir et comprendre l’ingénierie système» édité en interne.

Bien du chemin a été franchi depuis le « Méthodes de Management de Programme DGA / AQ902 » de Jean Cavaillès !

 

L’ingénierie système est ainsi une discipline que je qualifierai de socio-technique. D’ailleurs, j’observe une volonté de nous rapprocher des sciences sociales, avec par exemple une production sur l’art de la communication technique, ou la prise en compte des écarts culturels liés aux nationalités, aux métiers et à leur jargon dont bien sûr l’informatique.

Art et communication technique ?

Rédiger une spécification est un acte de communication, dont le contenu doit être clair, complet et auto-porteur, si possible sans connaissance implicite. Y compris lorsqu’on échange de l’information technique, il faut faire preuve d’empathie pour s’assurer que l’on a compris et que l’on est compris.

L’INCOSE se distingue cependant de l’ISSS, International Society for Systems Science, qui regroupe davantage d’experts, sociologues ou philosophes.

Nous travaillons en proximité avec les organismes de normalisation comme l’ISO qui produit le fameux ISO 15288, mais aussi l’OTAN qui définit le cadre de référence NAF.

Nous avons des liens avec l’IEEE, une société savante plus ancienne que nous, forte de 420 000 membres. L’IEEE a notamment décliné pour le compte du DoD américain la norme ISO devenue IEEE 15288.1 et .2 qui régit l’application de l’IS aux programmes de défense américains.

Nous organisons des certifications, et il y a aujourd’hui 4000 SEP (Systems Engineering Professionals) certifiés par l’INCOSE, dont un nombre respectable issu de la filière aéronautique et de défense européenne.

Il y a intersection entre le domaine de l’IS et celui de la gestion de projet. 

L’INCOSE a donc des relations étroites avec le PMI (Project Management Institute), même si ce dernier a un modèle économique différent du nôtre, ce qui complique parfois les choses. 

 Bon à savoir

En étant cotisant de l’INCOSE, ce qui se fait automatiquement si l’on est aussi cotisant de l’AFIS, on a accès gratuitement à une vaste bibliothèque, aux groupes de travail, et les formations ou certifications sont à prix coûtant…

La CAIA : Les IA ont-ils quelque chose à faire dans ces associations ?

OD : L’ingénierie système est très présente dans le secteur de la défense et de l’aéronautique. Les ingénieurs de l’armement, compte tenu de l’internationalisation des programmes qui nécessite un langage commun, sont évidemment concernés. Le pilotage des programmes d’armement fait largement appel à l’ingénierie des systèmes complexes, et même des systèmes de systèmes.

Il faut cependant savoir définir le juste effort en fonction du contexte. Tout peut être analysé comme un système, avec son environnement, son sur-système… on peut vite s’y perdre et il faut s’arrêter au niveau où l’on peut agir utilement. Certains projets peuvent être traités en little SE, avec par exemple une équipe réduite de trois personnes pour s’occuper de ce thème, d’autres demandent d’être traités en Big SE, où l’on se met à modéliser et outiller un peu tout, à commencer par le besoin opérationnel et parfois mêmes les contrats, si bien qu’on se retrouve parfois face à des équipes de 30 personnes. 

L’AFIS et l’INCOSE sont enfin des lieux où l’on peut croiser des personnes qui font face à des problèmes souvent proches des siens et des solutions parfois différentes, rendant ainsi ces échanges très enrichissants pour chacun. On utilise l’IS jusqu’en Mongolie… 

Propos recueillis par Jérôme de Dinechin

  

Se faire certifier INCOSE ?

Depuis 2004, l’INCOSE certifie des personnes pour leur connaissance, formation et expérience en ingénierie système. Elle évalue de manière indépendante les candidats. Trois niveaux sont proposés, ASEP (associate) sur la connaissance, CSEP (certified) sur une expérience confirmée, et ESEP (expert) attestant du leadership, des réalisations importantes et une expérience significative.

Le niveau ASEP s’obtient pour 5 ans sur la base d’un QCM à passer en ligne sous contrôle du système examity, 120 questions reprenant des éléments du SE Handbook V4.

Le CSEP, valable 3 ans, demande en complément une expérience de 5 ans en SE, et des références de personnes qualifiées. A noter : la préparation pour le niveau CSEP est éligible au compte personnel de formation (CPF) et vise un diplôme inscrit au registre national des compétences professionnelles (RNCP).

L’ESEP requiert 25 ans dans le domaine, et le témoignage de référents, et est acquis à vie.

Derrière les USA (plus de 2000 certifiés), France, Allemagne, UK et Chine sont à équivalent avec près de 200 certifiés, sachant que la Chine a lancé un programme massif de certification.

Côté entreprises, Airbus et Thales sont respectivement en 2e et 6e position.

Pour passer à l’action : certification@afis.fr

Auteurs

Rédacteur en chef du magazine des ingénieurs de l'Armement.
Coach professionnel certifié et accrédité "master practitioner" par l'EMCC.
Fondateur de Blue Work Partners SAS qui propose :<br>
- Formation au leadership
- Coaching de dirigeants
- Accompagnement d'équipes projets
X84, ENSTA, coach certifié IFOD,
Auteur du guide de survie du chef de projet (Dunod 2017).
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