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Accidentologie munitions OTAN en 2010 – 2020 Source US DoD Explosive Safety Board
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16 mars 2024

RÉGULER L’AVERSION AU RISQUE EN PYROTECHNIE PAR SON ÉVALUATION

La sécurité de nos munitions est une priorité absolue, mais l’aversion au risque en service pénalise leur emploi : comment retrouver des marges et éclairer les décideurs ?


La sécurité pyrotechnique pour les munitions dans les forces, est « L’absence de risque significatif pour les personnes et la mission sur tout le profil d’emploi en reconnaissant les considérations de nécessité opérationnelle comme un facteur limitant ».

La sécurité dite intrinsèque pour les munitions

La plupart des matières explosives encore utilisées dans les systèmes aujourd’hui ont été développées il y a quelques dizaines d’années et l’intégration de ces technologies dans les munitions s’est traduite initialement par beaucoup d’accidents majeurs jusqu’à ce que les scientifiques et ingénieurs en maitrisent suffisamment les mécanismes d’initiation y compris intempestifs. Des standards OTAN de conception et de qualification ont été établis dans ce but.

L’accent mis sur la sécurité intrinsèque vise à réduire les risques à la source, plutôt que de se reposer uniquement sur des dispositifs de contrôle, des écrans ou des équipements de protection.

Ainsi les bases données de l’OTAN montrent que ces dernières années et jusqu’au conflit ukrainien, les munitions ne représentent que 2 à 3 % du nombre total d’accidents dans le monde militaire avec des conséquences souvent modestes. Le facteur humain (supervision défaillante, mauvaise compréhension des consignes, entraînement insuffisant...) est le contributeur principal (> 70 % des cas) devant les problèmes de design devenus marginaux.

Pour être un peu provocateur, la question pour l’armée française n’est pas tellement de savoir si le missile Javelin est par exemple bien conçu, mais surtout de maîtriser les conditions de son emploi et de gérer au mieux la formation et l’entraînement en cas de faible dotation.

L’impact du conflit ukrainien : vers un changement de paradigme

L’évaluation des conséquences d’un potentiel accident impliquant des munitions est l’étape essentielle du management des risques pyrotechniques résiduels. Conjuguée parfois à l’estimation en amont de la probabilité de cet accident, elle définit les contraintes d’implantation des installations et d’organisation de l’activité pour les personnels, et les effets sur la capacité à réaliser la mission.

Dans une logique d’harmonisation du secteur civil et militaire, que la France est le seul pays au monde à appliquer, les mesures de sécurité pyrotechnique sont souvent très conservatives et peu ajustées au risque réel (pourtant démontré minime) et ne bénéficient pas du retour d’expérience massif de la communauté militaire. Par aversion excessive au risque, les bons résultats sur la sécurité intrinsèque des munitions ne sont pas valorisés par cette réglementation commune à des secteurs aussi différents que les feux d’artifice et la dissuasion.

 

Cette approche n’est plus tenable aujourd’hui : l’attrition des stocks de munitions d’artillerie, les difficultés capacitaires sur le segment des missiles antichars notamment, imposent des approches nouvelles. En effet, la poursuite d’une sécurité intrinsèque presque absolue entraîne des coûts de conception, de matériaux et d’opérations significativement plus élevés. Cela rend aujourd’hui certains projets non viables économiquement.

Les mesures de sécurité intrinsèque peuvent même affecter la performance ou l’efficacité du système, par exemple par l’utilisation de matériaux énergétiques plus sûrs mais moins efficaces.

Aujourd’hui, les initiatives associant donneurs d’ordres étatiques et industriels se multiplient pour sécuriser la supplychain, produire et qualifier plus vite, acheter en multinational et sur des bases pluriannuelles, massifier les stockages... ce qui optimise l’économie mais augmente le risque, selon la réglementation de droit commun actuelle. La généralisation de l’évaluation quantitative du risque (EQR), mise en avant par l’inspection des poudres et explosifs dans sa proposition de cadre modernisé de gestion de la sécurité pyrotechnique, semble la voie la plus prometteuse en complément des actions de formation accrue des personnels des forces sur les conditions d’emploi des systèmes.

L’EQR en pyrotechnie

La régulation de l’aversion au risque d’une société par rapport aux activités dangereuses, grâce au développement des méthodes d’évaluation quantitative de risque, est un processus complexe et multidimensionnel. Initiées dans les secteurs de la pétrochimie et du nucléaire, ces méthodes modernes de management du risque appliquées aux munitions et à la pyrotechnie se répandent dans la communauté internationale depuis une dizaine d’années sous l’impulsion de l’OTAN. Elles font l’objet bien évidemment d’un encadrement strict du point de vue méthodologique. Elles permettent généralement de peser positivement sur les contraintes de sécurité pyrotechniques en réduisant les conservatismes non justifiés pour un niveau démontré équivalent.

Lors d’une EQR, il s’agit en premier lieu de probabiliser l’accident potentiel impliquant des munitions en fonction du contexte d’emploi et d’une évaluation de leur design puis de quantifier les conséquences de cet accident (explosion, détonation,) en la rapportant à l’exposition des personnels et la vulnérabilité des matériels. On se fixe ensuite et par consensus, un critère sociétal sur le risque individuel et risque de groupe admissible annuellement ainsi qu’un critère complémentaire qualifiant l’impact admissible sur la mission.

Ces modèles souvent semi empiriques s’appuient sur les données issues d’expérimentations à l’OTAN. Dans le modèle américain SAFER, le conservatisme est inversement proportionnel à la quantité de données expérimentales disponibles et pour les modules où l’information est lacunaire, une marge de sécurité s’applique naturellement. Un modèle qui s’appuie sur beaucoup de données n’inclut pas de conservatisme, ce qui permet la comparaison directe des résultats de simulation avec les données expérimentales.

Ces méthodes sont juridiquement construites suivant les principes du risque raisonnable (le décideur ne peut être tenu responsable s’il a pris sa décision en ayant toute raison de penser que le niveau de risque était « raisonnable ») et de la décision rendue en connaissance de cause (une décision prise sur la base des meilleures informations alors disponibles ne peut être critiquée si un accident fait apparaître de nouveaux éléments dont le décideur n’avait pas connaissance au moment de son choix).

Prise en compte du facteur humain
Intégrer le facteur humain dans les évaluations quantitatives du risque est crucial, car les erreurs humaines, les comportements et les décisions influencent considérablement le

niveau de risque dans les opérations sur les munitions. La prise en compte du facteur humain dans l’estimation de la probabilité initiale d’accident se fait sur l’analyse des erreurs passées, des comportements à risque et des conditions de travail qui pourraient influencer la prise de décision. L’accidentologie internationale structurée dans les bases de données de l’OTAN notamment apporte des réponses en termes de fréquences sur ces aspects.

Conserver l’assurance de la sécurité pyrotechnique pour les munitions dans le contexte de l’économie de guerre doit être notre fil directeur. D’un côté seuls les accidents les plus graves empêchent la poursuite de la mission ; d’un autre côté tout doit être fait pour éviter le moindre accident. Cet équilibre reste accessible mais on ne fera pas l’économie d’un nouveau cadre modernisé de gestion du risque pyrotechnique (CGRP) validé au plus haut niveau pour dépasser les rigidités structurelles liées au processus actuel.

Architecture SAFER Modèle des conséquences d’une EQR appliquée à la pyrotechnieArchitecture SAFER Modèle des conséquences d’une EQR appliquée à la pyrotechnie

Photo de l auteur
Serge Bordachar, ICA

Inspecteur délégué des Poudres et Explosifs depuis 2020, il était jusqu’alors chef de DGA Essais de Missiles site Gironde en charge des tirs statiques et en simulation d’altitude des moteurs à propergol solide de la dissua- sion. De 2015 à 2018, il a occupé la fonction de sous-directeur technique de DGA Essais de missiles pour l’ensemble des sites en charge des essais sol et vol.

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