Retour au numéro
Révolution dans l'artillerie, le Caesar à la précision "diabolique"
Vue 31 fois
18 octobre 2021

TRANSMISSION ET INNOVATION
LES DEUX MAMELLES DE L’ARMEMENT TERRESTRE

Héritier d’une tradition nationale séculaire édulcorée d’innovations spectaculaires à leurs époques, l’armement terrestre n’a cessé d’allier l’exigence d’une transmission irréprochable des acquis et l’appropriation de concepts et moyens nouveaux. Le milieu du combat terrestre, caractérisé par une haute imprévisibilité du microrelief et des contraintes qu’il génère, impose en effet cet amalgame entre les savoirs lentement constitués et les sauts qu’offrent de nouvelles connaissances et des ruptures technologiques.


L’imposante DEFA* de l’immédiat après-guerre s’est allégée progressivement de ses activités missilières, électroniques et même nucléaire, donnant naissance à des entités organisées indépendantes, pour devenir après ces naissances la DTAT* puis la DAT*. A cette époque, les ingénieurs (de l’Armement en particulier) passaient sans état d’âme d’une fonction étatique à une fonction de recherche ou de production et dans lequel les anciens formaient eux-mêmes leurs subordonnés et leurs successeurs dans les écoles établies dans ce but. Simultanément le recrutement très familial des arsenaux et les mécanismes de promotion sociale qui les régissaient facilitaient discrètement la transmission intégrale des savoirs. L’innovation reposait en particulier sur une très étroite coopération entre la DAT et la DRET* qui savait équilibrer les recherches entre pré-développements exploratoires, recherches pluridisciplinaires non finalisées et veille technique. Cela formait un équilibre très efficace pour la France.

La genèse du canon Caesar illustre cette efficacité : au départ, un calcul numérique des structures et un démonstrateur ont apporté la preuve que, contrairement aux certitudes des « anciens », il était possible de monter un très puissant canon de 155 mm sur le châssis d’un camion de chantier sans en dégrader les performances de mobilité tactique et stratégique. L’arme proprement dite, son montage et ses aides au chargement, conçus et réalisés par une poignée de techniciens expérimentés, a bénéficié de choix judicieux et discrets qui confèrent à ce canon une précision que les artilleurs qualifient de diabolique…

Un calcul numérique des structures et un démonstrateur ont chamboulé les certitudes des anciens

Enfin le recours aux technologies inertielles et numériques les plus récentes a engendré une révolution dans l’emploi : le canon est devenu une « pièce intégrale », terminal autonome d’un système d’artillerie, capable d’exécuter seul et sans préparation une mission de feu. Les artilleurs ont su très vite réinventer la doctrine d’emploi pour profiter pleinement de son efficacité et sa « survivabilité ». Au final, développé avec un très faible budget par une petite équipe compétente épargnée par les problèmes d’égo, les conflits d’entreprises et les querelles de prérogatives, Caesar a donné à la France plus de dix ans d’avance et suscité beaucoup de jalousie et d’envie, plusieurs copies plus ou moins réussies… et de nombreuses commandes d’export.    

Innover dans le domaine des armements terrestres, beaucoup s’en soucient et en débattent, mais trop peu se préoccupent de l’entretien et du lent développement des compétences techniques qui en constituent le socle : mécanique sous toutes ses formes, matériaux et en particulier matériaux énergétiques, etc… Et comme l’a montré la question des soudures épaisses de l’EPR, entretenir les compétences-clés coûte beaucoup moins cher que de devoir les reconstruire : les comptables ne doivent pas diriger l’entreprise !     

Qui doit animer cette noble mission de surveillance ? L’AAT* a procédé voici une dizaine d’années à l’analyse de l’état des compétences spécifiques à l’armement terrestre et Nexter Systems, associé à l’étude, a pu bénéficier de cette réflexion. Une Académie des Armements Terrestres pourrait s’en charger. Ce pourrait aussi être une mission de la DGA ou du Conseil Général de l’Armement si l’une ou l’autre partage la conviction de l’importance de cette tâche, mais c’est avant tout le devoir des industriels eux-mêmes car c’est le cœur de leur métier qu’il convient de chérir et d’entretenir.

 

Des sigles pour le terrestre

*DEFA : Direction des Etudes et Fabrications d’Armement

*DTAT : Direction Technique de l’Armement Terrestre

*DAT : Direction de l’Armement Terrestre

*DRET : Direction des Recherches et Etudes Techniques

*GIAT : Groupement Industriel des Armements Terrestres

*AAT : Association de l’Armement Terrestre

 

 

    
Pierre-André Moreau
PA Moreau, X68, a reçu le prix Chanson 1980 pour les munitions-flèches, a posé les bases de l’armement principal du char Leclerc, a dirigé des programmes internationaux, a décidé puis animé chez GIAT Industriels le Caesar. Il a enseigné pendant 20 ans les sciences et techniques liées aux armes et aux munitions et reste très attaché à la transmission des savoirs.
 

Auteur

Articles liés par des tags

Commentaires

Aucun commentaire

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire. Connectez-vous.