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25 juin 2022

MON PÈRE, CE PYRO !
PORTRAIT D’UN INNOVATEUR TOUT AZIMUTS, ROBERT GUELDRY, 1934 – 2006

Quand le rédac’chef m’a demandé de mettre en avant le rôle de mon père dans l’innovation des matériaux énergétiques, ma première réaction a été la surprise, car je l’ai surtout vu exercer dans les transmissions. Il me parait certes possible d’utiliser les explosifs pour faire passer certains messages, mais j’avais certains doutes sur ma capacité à illustrer cet aspect reculé de la carrière de Robert Gueldry. Je me suis toutefois résolu à essayer. Portrait d’un ingénieur, attiré très jeune par une certaine chimie un peu démonstrative, et qui se trouva plus d’une fois mêlé à ce que l’on nomme à présent « innovation » des dizaines d’années avant que cette mode ne survienne. 


EN AUCUN CAS VOUS, VOS ENFANTS OU PETITS ENFANTS, AMIS, VOISINS, CONNAISSANCES, NE DEVEZ TENTER DE REPRODUIRE CE QUI EST DÉCRIT CI-APRÈS

Étant peu compétent en énergétique, j’ignore le degré de véracité de la plus ancienne recette que mon père aimait raconter, mais je vous livre ce que j’en ai retenu, avec les réserves appropriées : en aucun cas vous, vos enfants ou petits-enfants, amis, voisins, connaissances, ne devez tenter de reproduire ce qui est décrit ci-après. Prendre une solution ammoniacale (typiquement destinée au nettoyage domestique), y verser de la teinture d’iode, attendre qu’un précipité se forme, filtrer la pâte obtenue dans un gant de toilette, et pour l’usage, par exemple l’étaler peu avant le début du cours de chimie sur l’estrade de manière que cela soit fraîchement sec quand le professeur imprudent monte sur l’estrade en question. Il semble que cette pratique permit d’enrichir quelque peu le cordonnier du malheureux professeur concerné. Mon père ne me précisa jamais s’il eut à répondre de cette première démarche innovante dans sa carrière, toujours est-il que cela ne lui nuisit pas exagérément puisqu’il entra par la suite à l’Ecole Polytechnique (promotion 56). Il fit son service en Afrique du Nord, spécialité artillerie anti-aérienne, où il effectua les premiers tirs de missiles antiaériens Français, les PARCA. Un certain nombre de cibles d’essai (sans pilote !), censées être récupérées et réutilisées, firent les frais des premiers tirs « réussis » de ces missiles. Par la suite, il intégra l’Ecole Nationale supérieure de l’armement, d’où il sortit dans l’Armement terrestre, pour l’Ecole Centrale de Pyrotechnique de Bourges. Cette fois, il ne lui fut pas ordonné de détruire des choses qui volent, mais des chars. C’était l’époque des premières charges creuses antichars françaises, et l’ingénieur Gueldry participa à l’étude et à la mise au point de charges des premiers missiles antichars, répondant aux doux noms d’ACRA et ENTAC.

L’obus « G »

Toutes ces études ne furent pas couronnées de succès, et mon père préférait parler pour cette époque de ses travaux sur l’obus « G », obus à stabilisation gyroscopique ainsi identifié en raison du nom de son inventeur (Gessner et non pas Gueldry, mais il omettait toujours cette précision). Le principe de cet obus avait été élaboré dans un institut de recherche Franco-allemand qui deviendrait l’ISL, pour lequel mon père eut toujours une grande admiration. L’idée dominante de cette innovation était de découpler la charge creuse, pour l’efficacité de laquelle la rotation est extrêmement préjudiciable, du corps de l’obus qui, lui, est d’autant plus précis qu’il tourne vite. Ce découplage se fit à l’aide de roulements à billes qui permirent d’obtenir des obus précis et parmi les plus efficaces de l’époque, au détriment de la complexité du montage : déjà, les munitions commençaient à coûter trop cher ! Mon père n’est plus là pour me détailler sa part dans la mise au point finale de cet obus, mais il eut en tout cas l’honneur de compter parmi les responsables en place à l’ECP de Bourges lors de l’adoption en 1961 de l’« obus G » en format 105 mm pour l’AMX 30.

De l’audace dans le monde des explosifs 

Un autre fait d’armes ne figure pas dans ses états de service : il ne se limita pas à la mise au point de nouvelles munitions mais fit preuve également d’une certaine audace dans la destruction de munitions anciennes en testant les limites supérieures du nombre que l’on pouvait pétarder en une seule fois. J’imagine qu’à l’époque l’absence de responsable de pôle technique et d’inspection des poudres et explosifs laissait une certaine flexibilité à ce genre d’activité, mais il semble toutefois que les propriétaires d’un grand nombre de fenêtres de l’agglomération de Bourges trouvèrent à redire de ces expériences disruptives. J’ignore si c’est à la suite d’un tel incident qu’il quitta Bourges pour intégrer Supelec et se reconvertir dans les transmissions, mais sa contribution officielle au domaine des matériaux énergétiques cessa, somme toute, assez vite en début de carrière. Je ne résiste cependant pas à l’envie de citer quelques autres aspects d’une trajectoire innovante marquée. 

Protéger les transmissions des explosions

En rentrant de cette nouvelle spécialisation, il se trouva d’abord chargé des études d’applications militaires de la télévision, ce qui le conduisit à étudier dès les années 60 le concept de caméras de surveillance aujourd’hui omniprésentes, ainsi que le premier simulateur de pilotage d’AMX 30, puis il rejoignit quelques années la DRME, avant d’entamer la carrière que je lui ai toujours connue dans les transmissions de la Marine. Toutefois, son ancrage pyro ne l’abandonna pas, et il se retrouva, au lieu de détruire, à devoir protéger les transmissions des effets des explosions en particulier nucléaires. 

Lauréat du prix CHANSON

Surtout, il garda des contacts avec le milieu terrestre et fut, en 1986, le premier ingénieur de la DCN (pour ne pas dire le seul hors de l’armement terrestre) à recevoir le prix CHANSON, pour le système SPIN de transmissions longue distance (à évasion de fréquence). Ravi de cette « Satisfaction Personnelle, Intense et Nouvelle », il précisa que l’Histoire aurait été changée si l’Empereur en avait disposé lors de la bataille de Waterloo. Je passe sur l’essentiel du reste de ses activités dans les transmissions, où côté terrestre il équipa le GIGN d’une antenne Marine offrant une capacité longue distance inégalée pour l’époque, pour rappeler qu’en fin de carrière, ses compétences pyrotechniques furent de nouveau valorisées : ainsi, après avoir été architecte du système de combat du PAN (qui ne s’appelait pas encore CdG), ainsi que de son architecture informatique (responsabilité impressionnante pour quelqu’un qui ne fut jamais capable d’utiliser un micro-ordinateur), l’IGA Gueldry se trouva quelque temps chef du groupe « munitions, missiles et pyrotechnie » du STCAN, avec notamment la fonction respectable d’« Inspecteur Technique de la Sécurité des Armements Nucléaires », ainsi que la protection du PAN contre les IEM. Il repartit ensuite un peu dans les Trans puis termina sa carrière comme président du conseil scientifique de la DCN.

Cela conclut ce portrait qui me semble plus ancré dans l’innovation que dans l’énergétique, mais il me semble aussi qu’il y transparaît qu’un IA ne perd jamais sa coloration d’origine :

Pyro un jour, pyro toujours !

 

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