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13 novembre 2022

CINQ ANS APRÈS SA DISPARITION, DE QUOI NORBERT FARGÈRE EST-IL LE NOM ?

Le 8 juillet 2022, le grand amphithéâtre de l’ENSTA Bretagne était baptisé du nom de Norbert Fargère, honorant ainsi sa mémoire et la trace que celui-ci a laissée par sa personnalité et son parcours, de son diplôme de la spécialité pyrotechnie de ce qui était encore l’ENSIETA en 1983, puis de son titre de docteur, à son décès prématuré le 26 juillet 2017, alors qu’il venait de quitter le service actif.


Cinq ans après sa mort et la cérémonie de ses obsèques qui remplit en plein été la cathédrale Saint-Louis des Invalides, ce nouvel hommage est l’occasion de vivifier encore son souvenir toujours bien présent – il n’est pour en témoigner qu’à parcourir les réactions à l’annonce de ce baptême(1).

Norbert Fargère est désormais le nom d’un lieu que fréquenteront des générations d’élèves ingénieurs, au cœur d’une école qui fut la sienne et à laquelle il est resté attaché toute sa vie, de même qu’à ses camarades de promotion. 

Je suis sûr qu’il aurait aimé cette distinction, ainsi que la cérémonie de baptême : Norbert aimait les cérémonies – en bonne incarnation de la signification officieuse du « NRBC » qui fut la colonne vertébrale de sa carrière, non pas « nucléaire, radiologique, biologique et chimique », mais « noces, réceptions, banquets et cérémonies ». Son adieu aux armes, organisé à Satory avec le soutien amical de ses camarades de l’Armée de terre, en fut un bel exemple.

Il aimait les rites et les traditions, au point si nécessaire d’en créer de nouvelles, comme le brevet d’aguerrissement NRBC (dans sa traduction officielle, cette fois !) créé en 2006 et qui constitue aujourd’hui un marquant visible de la communauté NRBC dans les armées et au-delà. Il ne manquait pas non plus de faire vivre les traditions des armées avec lesquelles il resta toute sa carrière en lien étroit. Que ce soit en tant qu’ingénieur expérimentateur au centre d’études du Bouchet (CEB), comme directeur de programmes, comme sous-directeur de la conduite des opérations d’armement ou encore comme chef du service d’architecture des systèmes de forces (SASF).Il est donc juste à cet égard que Norbert Fargère soit le nom que porte depuis 2019 la place d’armes de DGA Maîtrise NRBC, baptisée par la ministre des Armées Florence Parly et le DGA Joël Barre.

Baptême de la place d’armes de DGA Maîtrise NRBC par la ministre des Armées Florence Parly et le DGA Joël Barre

Au-delà de ces aspects symboliques, sources de cohésion et d’engagement, Norbert est le nom qui me vient spontanément à l’esprit pour personnifier la recherche d’une profonde coopération entre la DGA et les Forces, fondée sur la compréhension mutuelle et les expériences partagées. Afin de capter au plus près le retour d’expérience du terrain, il initia avec la complicité d’Eric Bellot des Minières (à l’époque secrétaire général des officiers de cohérence opérationnelle, donc son alter ego au sein du SASF) des missions en opérations extérieures, en particulier en Afghanistan, de plusieurs ingénieurs de la DGA.

Bien sûr, Norbert c’est aussi le nom qu’on pourrait donner à tous les moments de convivialité au caractère parfois encore plus exotique que les traditions coloniales évoquées plus haut. A l’occasion, c’est au son du clairon résonnant dans les couloirs du Bouchet ou de Balard, qu’il convoquait les participants ; les bizarreries gastronomiques provenaient soit de son Ardèche d’origine, comme ce fameux foudjou, dont je laisse au lecteur le plaisir de découvrir la technique de fabrication, soit de ses parties de chasse (je me souviens de pâtés mémorables), soit de sa quête de l’inattendu, allant d’improbables confiseries américaines ou suédoises, aux « rognons blancs » qui laissèrent à certains à l’Inspection de l’armement un souvenir mitigé mêlé des fous rires des autres.

La première fois que j’ai entendu parler de Norbert, juste avant son arrivée au CEB où il allait être mon directeur, la description fut laconique: « Fargère, c’est un chasseur ». C’était évidemment bien plus que cela et je ne tardai pas à m’en rendre compte. Mais la chasse fut une passion qui l’a tissé et qu’il partageait, tant pour l’expérience vécue que pour l’amitié et la fidélité avec laquelle elle s’entrelace, avec nombre de camarades de la DGA et des armées.

J’ai évoqué des souvenirs solides mais évidemment ils ne manquaient pas d’être accompagnés de leurs alter ego liquides plus ou moins fréquentables et qu’on se passait parfois sous le manteau : quinze ans après que Norbert avait quitté son bureau de directeur au Bouchet, on a retrouvé, habilement camouflée dans un carton de toner, une bouteille de boukha maison, offerte par un de ses collaborateurs - ainsi son souvenir continue-til à se manifester dans ces murs au-delà de la seule place d’armes ! Mais ce que je retiendrai toujours, et encore davantage de tous ces verres partagés et entrechoqués, c’est ce qu’il m’a dit lors de notre premier tête-à-tête : « peu importe que le verre soit à moitié plein ou à moitié vide, l’important c’est : qui va le boire ? ».

Car Norbert – qui pourtant n’était pas marin(2) - n’était pas avare d’aphorismes, formules et apophtegmes, de phrases en un mot, dont les lecteurs du Vivier, la lettre d’informations interne du CEB, guettaient notamment l’apparition régulière dans ses éditoriaux : Si demain s’éclaire à la lumière d’aujourd’hui il est en tous cas temps de passer du monde de la pensée au monde de l’action pour faire du centre un leader national, partenaire international – devise parfois amicalement détournée en partenaire interplanétaire ou intergalactique.

Norbert aimait la discussion, le débat, et un certain esprit de contestation tant que ceux-ci s’inscrivaient dans une loyauté sans faille à l’institution et à la mission qu’il servait, qualité qui l’amena à la tête de l’inspection de l’armement. Norbert n’avait pas oublié qu’il avait été lui-même irrévérencieux et potache, et a toujours su le rester à l’occasion : capable de coller à son support le combiné du téléphone de sa secrétaire pour ensuite la faire appeler en lui signifiant qu’il s’agissait d’une autorité (panique assurée !), de faire déguster autour de lui des crottes de chameau ramenées de Djibouti en les présentant comme des noix de cajou locales(3) – tout en faisant amende honorable ensuite auprès de ses « victimes » - ou enfin d’adopter dans le feu de l’action une coiffure bien peu réglementaire pour un officier général...

Au-delà de l’anecdote, Norbert Fargère est pour moi caractérisé aussi par cette capacité à conjuguer avec habileté le plus grand et constant sérieux dans la réalisation de la mission et parfois le plus grand manque de sérieux quand les circonstances s’y prêtaient ! Il avait une grande exigence pour lui-même comme pour les autres, et une tout aussi grande bienveillance, exprimée aussi bien dans l’empathie aux difficultés personnelles, que dans la confiance apportée à ses collaborateurs. Il était réellement d’une grande humanité, toujours à l’écoute et toujours disponible pour tous, peut-être plus encore après le grave accident de moto qu’il subit en 2007.

Si Norbert a laissé son nom à ces lieux et tous ces souvenirs, le plus remarquable est peut-être dans le choix qu’ont fait les élèves militaires de la promotion 2023 de l’ENSTA Bretagne de choisir son nom pour leur promotion : plutôt qu’un modèle célèbre mais distant, ces futurs IETA m’ont dit avoir voulu choisir un ancien ingénieur certes au parcours exemplaire, mais auquel ils pouvaient facilement s’identifier. Le discours est accessible ici.

1 : https://www.linkedin.com/posts/ensta-bretagne_pyrotechnie-ieta-dga-activity-6952625926622859264-tjGo?utm_source=share&utm_medium=member_desktop

2 : Les amateurs d’Audiard ont la référence, les autres n’ont qu’à le devenir

3 : Ce qui au passage témoigne d’une capacité d’influence hors du commun, ces deux objets n’ayant qu’une lointaine parenté visuelle et surtout olfactive 

 

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