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Un parler vrai dans la règle de Chatham House
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28 mars 2023

UN PREMIER DÎNER-DÉBAT CAIA RICHE D’ENSEIGNEMENTS
RENCONTRE AVEC MARWAN LAHOUD

Les dîners-débats de la CAIA constituent une des nouvelles briques du programme de notre Association. Ces dîners-débats sont construits autour de la règle « Les IA parlent aux IA » et visent à permettre aux membres de la CAIA d’échanger avec des personnalités de notre Corps autour de thèmes d’intérêt général pour notre Corps et plus largement notre nation.


De façon générale, cette nouvelle activité s’inscrit dans la perspective de soutien à l’ouverture des IA à l’ensemble des problématiques de notre écosystème et à la compréhension mutuelle entre le secteur public et privé, via les ingénieurs de l’armement qui œuvrent au sein de ces deux secteurs.

Marwan Lahoud, Président de Tikehau ACE Capital

Marwan Lahoud, Président de Tikehau ACE Capital

Le premier dîner-débat de la CAIA a ainsi été organisé le 10 janvier dernier autour de notre camarade Marwan Lahoud (X83 et IA 88), Président Exécutif de Tikehau ACE Capital et actuel Président de l’AX, et fut suivi par 37 de nos camarades, dont près de 10 de moins de 40 ans.

Les échanges furent très riches, ouverts, avec une grande liberté de ton pour tous les intervenants, mais la règle de Chatham House s’appliquant, la teneur détaillée des échanges reste en confidentialité entre les participants au dîner.

Le débat fut ouvert par Olivier Martin sur le thème du « rôle de l’ingénieur de l’armement aujourd’hui » avec trois questions :

1. Un important hebdomadaire paraissant le lundi a titré récemment l’un de ses articles « À la tête de l’État, la revanche des ingénieurs. » Comment expliques-tu cette redécouverte, après une si longue traversée du désert, et comment œuvrer pour que cette prise de conscience se maintienne dans la durée ?

2. Le Président Macron a lancé il y a près de 18 mois une réflexion sur l’évolution des grands corps techniques de l’État. Le Corps de l’Armement est l’un d’entre eux. Compte tenu de ton expérience et notamment vu de ta place de Président de l’AX, quel avis portes-tu sur notre Corps, son évolution récente et les orientations qu’à ton sens il devrait suivre ?

3. Après le corps, parlons de nous, les Ingénieurs de l’Armement, sachant que ce ne sont pas les autres qui en parleront pour nous. Même si l’exercice est délicat, quelles seraient les principales suggestions que tu pourrais formuler aux Ingénieurs de l’Armement, et notamment aux plus jeunes d’entre eux, afin qu’ils remplissent au mieux leurs missions au profit de notre Etat, et plus largement de notre Nation ?

Marwan nous a alors livré son analyse, s’appuyant sur l’évolution du contexte stratégique de ces quarante dernières années.

Au milieu des années des années 80, époque du lancement simultané des grands programmes qui structurent encore notre outil de défense, porte-avions Charles de Gaulle, char Leclerc, Rafale, SNLE classe le Triomphant, les ingénieurs de l’armement dirigeant le puissant outil industriel dont la DGA était le cœur tenaient avec passion et sans ambiguïté le premier rôle au sein de l’État dans la modernisation des forces françaises et par-delà de l’industrie de haute technologie. La maîtrise technique des dossiers était alors incontournable dans tout travail interministériel et avec les responsables politiques.

De façon générale, depuis les années 90, le rôle de l’État a considérablement évolué vers une plus grande place offerte à la loi du marché. Sur le plan industriel, l’État est ainsi devenu moins stratège et plus régulateur, rendant moins nécessaire la maîtrise technique des dossiers qu’il traitait. Dans le domaine de la défense, si l’État a globalement continué à piloter ce secteur et sa stratégie, la chute du mur de Berlin a apporté un profond bouleversement. L’exigence des dividendes de la paix « dividendes de la paix » a mis en exergue la recherche d’économies. Si, au sein de la DGA, la maîtrise technique est donc restée importante à préserver, la « séparation » client étatique / fournisseur industriel / instrument régulateur s’est opérée, avec notamment la disparition de la quasi-totalité des activités industrielles de développement et de production au sein de la DGA.

Le rôle de l’ingénieur de l’armement acheteur et gestionnaire s’est alors renforcé au détriment de son rôle traditionnel de bâtisseur et de technicien.

Aujourd’hui, il apparaît indispensable de « savoir de quoi on parle » dans un monde qui se complexifie, d’où ce retour de balancier au profit des scientifiques et ingénieurs. Pour le Corps de l’Armement, la DGA constitue très largement son employeur initial, sa « mère nourricière », avec notamment l’apprentissage et le développement de grandes compétences techniques dans des domaines très divers. Les ingénieurs de l’armement apprennent ainsi à piloter des projets complexes et multidisciplinaires et à maîtriser les problèmes techniques afférents. La capacité d’analyse technique fonde l’opinion technique pour porter une vérité non discutable. C’est incontournable pour équilibrer des approches politiques. Cela n’existe sans doute pas à ce niveau pour certains autres corps techniques.

Sur la problématique corps militaire/corps civil, des avis divergents se sont exprimés. Certains ont souligné l’importance de l’acquisition d’une culture de défense, notamment pour les jeunes générations, conduisant au maintien du statut militaire, tandis que d’autres soulignent l’importance essentielle de la crédibilité technique et managériale et de l’exploitation des compétences des IA au profit d’autres secteurs de l’État, pouvant conduire à une remise en cause de ce statut.

Marwan suggère aux jeunes IA de vivre pleinement leur poste et surtout de ne pas hésiter à en changer si on ne parvient plus à s’y épanouir. En un mot, « il est interdit de s’emmerder » ! Il faut par ailleurs que les jeunes IA n’hésitent pas à exprimer leurs points de vue, et de façon générale, qu’ils osent ! Enfin, même si bien entendu, la DGA doit pouvoir s’appuyer sur un encadrement d’IA compétents et de qualité afin d’assumer ses importantes missions, il invite les IA qui le souhaitent à s’ouvrir, changer de perspective, en postulant à des postes dans d’autres administrations ou à l’étranger, car on revient toujours plus riche de telles expériences.

La soirée s’est poursuivie par des échanges avec les participants, chacun ayant pleinement profité de ce moment de partage en toute confidentialité pour une expression franche, sans aucune langue de bois ! De nombreux propos ne pourront être retranscrits dans ces lignes…

Il a été souligné que les ingénieurs (pas seulement les IA) ont beaucoup à apporter au débat public en sortant de leur cadre professionnel et en s’engageant au sein d’associations, dans la vie politique locale et nationale, où l’on manque cruellement de leur capacité à expliquer et porter les sujets scientifiques et techniques qui sont au cœur de notre société.

Les sujets de politique industrielle n’ont pas été absents : Marwan a notamment traité le cas de quatre entreprises de taille intermédiaire, illustrant ses explications par de nombreuses références et anecdotes « non anecdotiques » qui ont permis aux participants de mieux appréhender l’ensemble des dimensions de ces dossiers qui pourraient apparaître « simples ». La stabilité apportée par le caractère familial de certaines entreprises fut également soulignée.

La discussion sur le monde de la finance fut « rafraîchissante », l’illustration des différents qualificatifs employés ne pouvant être rapportée ici. Mais cela illustre malheureusement à nouveau l’absence de capacité d’analyse technique dans un pan important de l’économie.

La coopération européenne n’a pas été absente des débats. La clé de réussite est claire pour Marwan : une coopération ne réussit que si elle est organisée par les ingénieurs autour d’un bon produit avec un unique maître d’ouvrage et un unique maître d’œuvre.

D’autres sujets furent abordés tels que le spatial, les restructurations industrielles en Europe, les fonds d’investissement…

Enfin, Marwan nous a livré sa vision pour la DGA, « une DGA capable d’apporter au pouvoir politique les éléments de décision objectifs et rationnels sur les questions de défense, et pas seulement d’armement ».

En résumé donc, une première expérience de dîner-débat CAIA particulièrement réussie grâce à la qualité des participants et surtout celle de Marwan qui s’est prêté avec brio à cet exercice dans l’esprit que nous cherchons à lui donner, celui d’une expression non retenue sur des sujets d’importance pour notre corps et qui permette de nourrir la réflexion de notre communauté !

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