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CAESAR en action en Ukraine
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28 juin 2023

PIERRE-ANDRE MOREAU, AU SERVICE DE L’ARTILLERIE FRANÇAISE
INTERVIEW D’UN ANCIEN DIRECTEUR GÉNÉRAL « ARMES ET DE MUNITIONS » DE NEXTER

L’IGA Pierre-André Moreau (X 68, ENSTA 73) a consacré toute sa carrière aux armes et à leurs munitions, principalement terrestres, débutant sa carrière à Bourges, puis à Saint-Cloud avant de terminer comme Directeur général de la division des systèmes d’armes et de munitions de GIAT Industries où il a notamment lancé et fait aboutir le programme CAESAR. Il a récemment donné une interview didactique très remarquée sur l’action de ce matériel en Ukraine, mettant au passage en valeur les IA. Il accepté de nous donner un éclairage complémentaire sur le CAESAR mais aussi sur sa vision du corps.


La CAIA : Ton interview a suscité de nombreuses réactions très positives des lecteurs : « Chapeau mon général, vous faites honneur au corps des ingénieurs ! », « Un invité incroyable », « Passionnant », « Grand savoir porté par une grande modestie »… Ta modestie, qui transparaît tout au long de cette interview, n’en a-t-elle pas souffert ?

Pierre-André Moreau : Non, je n’ai fait que livrer des éléments d’information factuels. Qu’elle ait été positivement reçue, tant mieux, qu’elle ait contribué à donner une image positive du corps des IA en montrant notre expertise technique, c’est encore mieux. C’est d’elle que nous, IA, tirons notre légitimité et notre force, il ne faut jamais l’oublier.

Le CAESAR est une innovation réussie. Quels ont été pour toi, qui est souvent présenté comme son « père », les facteurs à l’origine de cette réussite ?

PAM : Le CAESAR est avant tout une réussite collective car constitué d’un ensemble de briques, toutes aussi indispensables les unes que les autres. Il y a tout d’abord eu l’intuition brillante de notre camarade Philippe Girard, mise en pratique avec la société Lohr, qu’il était possible de monter un canon de 155mm sur un camion, et sans laquelle il n’y aurait pas eu de CAESAR. Ensuite il y a eu une série de briques pour transformer le CAESAR de simple canon motorisé, en un système d’armes complet, avec des capacités et un concept d’emploi entièrement nouveaux. A mon niveau, je n’ai fait que le facilitateur pour agréger ces différentes briques pour en faire un système complet et novateur, mais j’avais deux atouts : une solide expérience technique qui m’a permis de voir tout de suite le potentiel du concept, et les moyens, en tant que dirigeant des activités « armes et munitions » de GIAT Industries (devenu NEXTER) pour pousser le projet et l’orienter quand il le fallait. En fait CAESAR m’a permis de mettre en application des connaissances mûries pendant 20 ans d’études et d’enseignement dans plusieurs écoles. Le savoir-faire est indispensable, mais parfois le faire-savoir l’est tout autant. Il y a eu aussi un président éclairé de GIAT Industries, Jacques Loppion, issu du Corps des IA, qui malgré un contexte financier difficile pour l’entreprise, a accepté de lancer un tel projet sans contrat du ministère de la défense ou d’un client export. Et enfin, comme toujours, il y a eu un peu de chance, comme l’intervention déterminante de ce sénateur communiste du Cher qui a obtenu du gouvernement socialiste de l’époque la commande d’une présérie de 5 canons CAESAR.

Comment le CAESAR, qui est à la base une initiative GIAT Industries, a-t-il été reçu par les armées et la DGA à l’époque en 2000 quand les 5 premiers ont été achetés ?

PAM : Fraichement à vrai dire. L’armée de terre était hostile au concept dès le début, car le caractère innovant du CAESAR (le CAESAR n’est en fait qu’un terminal de SI doté d’un canon mobile), remettait en cause dans le domaine de l’artillerie toute leur doctrine et leur mode de pensée issues de la guerre froide. Il est très difficile dans ces conditions de faire prendre en compte une innovation technologique à une armée. Quant à la DGA de l’époque, le soutien de l’industrie d’armement terrestre n’était pas sa priorité, et comme il n’y avait pas de soutien de l’EMAT, il ne fallait pas s’attendre à ce qu’elle soutienne le projet. Mais les lignes ont bougé dès que les matériels ont été livrés aux Forces pour expérimentation. Les rapports remontés de la STAT, de l’Ecole d’Artillerie et des régiments vers la hiérarchie de l’armée de terre ont amené celle-ci à revoir sa position, jusqu’à faire du CAESAR l’ossature de l’artillerie française.

Quelles leçons tires-tu du conflit en Ukraine en ce qui concerne les systèmes d’armes et l’innovation ?

PAM : Ce conflit confirme, au moins dans le domaine de l’artillerie que je crois connaître, qu’une arme innovante, comme le CAESAR, peut apporter un plus significatif sur le champ de bataille. Mais il faut faire attention à ne pas tomber dans l’excès inverse, penser qu’une arme innovante est forcément décisive. C’est l’erreur qui a été commise avant la guerre de 1914, quand on voyait dans la cadence de tir du canon de 75mm, l’arme absolue pour contrôler le champ de bataille, ce qui nous a conduit à négliger l’artillerie lourde, erreur chèrement payée dans la guerre des tranchées. Avec le CAESAR c’est un peu pareil, c’est un excellent système avec sa capacité de frappe « chirurgicale » et « furtive », mais il ne peut pas être une arme décisive dans un conflit de haute intensité s’il n’est pas employé en nombre suffisant. L’innovation se doit aussi d’être permanente, qu’elle soit technologique ou organisationnelle. On le voit sur le CAESAR avec les Ukrainiens qui pour diminuer encore plus sa vulnérabilité, acheminent pièce et munitions séparément jusqu’à la zone de tir, ou qui utilisent de simples téléphones pour suppléer l’absence de système de coordination des feux de type Atlas.

Quels conseils donnerais-tu à un jeune IA ?

PAM : Je pense qu’il faut qu’il ait toujours soif d’apprendre, d’approfondir ses connaissances, qu’elles soient techniques, managériales ou autres. De même, il faut qu’il n’hésite pas à se lancer dans l’enseignement pour faire profiter les jeunes de son savoir. Car c’est en apprenant et en enseignant, que l’on progresse et fait progresser les connaissances, que l’on remet en cause les vérités établies et que l’on se met dans un état d’esprit d‘innovateur. Or innover, c’est indispensable pour construire l’outil de défense de demain. Il faut aussi accepter de prendre des risques. Philippe Girard et Lohr ont pris un risque à l’époque quand ils ont monté un canon sur un camion pour la première fois, le patron de GIAT Industries a pris un risque quand il a lancé le développement du CAESAR sans commande. Mais sans ces prises de risques, nous n’aurions pas les CAESAR qui démontrent dans les plaines ukrainiennes l’excellence technologique française et le savoir-faire des IA.

CAESAR en action en Ukraine - Photos provided by press office of 55th artillery brigade of Ukraine Zaporozhian Sich

CAESAR en action en Ukraine - Photos provided by press office of 55th artillery brigade of Ukraine "Zaporozhian Sich"

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